lundi 23 avril 2018

En Arles

Paul-Jean Toulet, 1867 – 1920

Dans Arles, où sont les Aliscams,
Quand l'ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,





Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;





Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c'est d'amour,
Au bord des tombes.


Et ce sera tout.

samedi 21 avril 2018

La leçon sous le cerisier


Fort agréable après-midi, passée à l'ombre du cerisier qui achève de perdre ses fleurs. Charlus se roulait dans l'herbe drue à ma gauche, cependant que Cosmos se risquait à venir jusqu'à mon fauteuil avant de repartir en flèche vers la maison qu'il venait de quitter à pas précautionneux. Tous deux, le chien et le chat, semblaient tenir pour assuré que j'étais bien là, avec eux.

En réalité je me trouvais, 350 ans en arrière, au milieu des steppes de Podolie *, sous la menace des cosaques zaporogues, qui n'allaient plus tarder maintenant à exterminer les Juifs de la région, avec la complicité des Polonais. À exterminer les hommes et les vieillards des deux sexes : pour les jeunes femmes, elles devaient être d'abord violées, comme le veut la coutume, avant d'être vendues au khan pour ses harems.

J'avoue qu'il m'ont bien déçu, ces cosaques zaporogues, qui trônaient assez haut dans mon estime, depuis que j'avais pris connaissance, chez Apollinaire, de la fin de non-recevoir, superbe d'impertinence et de santé, par eux adressée au sultan de Constantinople :

                                                         Bourreau de Podolie amant
                                                         Des plaies des ulcères des croûtes
                                                        Groin de cochon cul de jument
                                                       Tes richesses garde-les toutes
                                                       Pour payer tes médicaments

Comme quoi, il n'est pas toujours très judicieux de se fier à une première impression ; surtout dès qu'il est question de cosaques.

* Sholem Asch, La Sanctification du nom, dans le volume intitulé Royaumes juifs, trésors de la littérature yiddish, Robert Laffont, Bouquins.

mercredi 18 avril 2018

Remarques basiques sur roman hassid

Le gang des frères Singer : Israël Joshua (à g.) et Isaac Bashevis.

C'est une ornière dans laquelle tous trébuchent un jour ou l'autre : au milieu d'une page parfaite, d'un paragraphe miroitant de toutes ses facettes, soudain la phrase idiote, la remarque saugrenue. Le mal, j'y insiste, ne frappe pas uniquement les romanciers tâcherons dans mon genre ; même les plus grands n'y échappent pas : on a tous en mémoire les fameuses vertèbres que Proust voyait au front de Tante Léonie.

J'y pensais tout à l'heure, poursuivant ma lecture de l'excellente Famille Karnovski d'Israël Joshua Singer. À la page 508 de l'édition Folio, je tombe sur cette phrase : « Quand l'oncle Harry pénétra dans le quartier juif, Jegor se mit à faire ouvertement la grimace, à éternuer et à tousser sans aucune nécessité. » Quelqu'un, dans l'aimable assistance, connaît-il ou a-t-il connu une seule personne capable d'éternuer volontairement ? Et, d'autre part, depuis quand l'éternuement est-il un signe de désapprobation ? Alors qu'il aurait été si simple que Jegor – cet adolescent pénible et touchant – se contentât de renifler, de soupirer, voire d'expectorer par la vitre baissée de la Chevrolet d'oncle Harry…

Évidemment, dans le cas d'un roman écrit dans une langue étrangère, on vient tout de suite buter sur la question : qui a commis la bourde : l'auteur ou son traducteur ? Irritante incertitude ! La seule solution serait de se reporter à l'œuvre originale, mais j'ai peur que mon yiddish ne soit bien rouillé…

*****

Par ailleurs, il serait bon que je me décidasse à tenter d'écrire quelque chose d'un peu sérieux sur les frères Singer, dans l'intimité de qui je vis depuis déjà quelques semaines, sur la manière dont leurs romans se croisent, s'interpellent, se répondent, y compris après 1943, lorsque Isaac Bashevis reste seul, du fait de la mort de son aîné. Il me faudrait aussi essayer de montrer en quoi et pourquoi le cadet me semble encore supérieur à son devancier dans les lettres, bien qu'Israël Joshua soit déjà un romancier remarquable. Et il faudrait dire un mot d'Esther Kreitman, sœur aînée des deux autres et elle aussi écrivain ; mais à un niveau sensiblement inférieur, m'a-t-il semblé, ce qui a fait saigner ce sens aigu de la parité que l'on me connaît.

Ce sera pour un autre jour : il commence à faire chaud, j'ai le jardin à tondre, avant de rejoindre les Karnovski de trois générations, qui, au seuil de la troisième partie du roman, viennent de quitter Berlin (à mon avis ils ont bien fait) pour Manhattan, où les accueille le jovial et volubile Hatskl, devenu Harry. Et d'autres romans du gang Singer m'attendent derrière.

lundi 16 avril 2018

Vous avez aimé « au final » ?


Vous devriez adorer et chérir son digne rejeton (c'est moi qui souligne, évidemment) :

Ce que montre Caplan, c’est que si le diplôme est payant pour ceux qui arrivent à terminer la course, au global la société enregistre des pertes immenses.

(Trouvé ici.)

samedi 14 avril 2018

Il ne faut jamais espérer, pauvre Lélian


Quel génie malin m'a poussé, hier soir, parce que j'étais victime d'une rupture de stock livresque, à tirer de son rayon la biographie de Verlaine par Troyat ? En tout cas, j'ai payé, et je continue, l'initiative au prix fort. Non que le livre soit mauvais : comme toutes les biographies écrites par l'académicien, c'est du travail honnête et sérieux, on ne se moque pas du client.

Mais peut-on imaginer une vie plus déprimante que celle de Paul Verlaine ? Même Dostoïevski n'aurait pas osé faire descendre aussi bas l'un de ses personnages (si, peut-être, tout de même…). C'est d'ailleurs à lui que fait souvent penser Verlaine, ou plus précisément à son homme du souterrain lorsqu'il pousse son cri de rage et de souffrance : « Moi je suis seul, et eux ils sont tous ! » Bref, me voilà tout chagrin depuis ce matin, comme si une partie des misères affligeantes qui n'ont cessé de gangrener le poète était restée collée à ma peau et refusait de s'en détacher. Cela ressemble à une gueule de bois carabinée qui durerait l'existence entière.  Rien ne réussit, jamais, dans cette misérable vie – exception faite des poèmes sublimes, bien entendu. Et quand quelque chose menace de se transformer en succès, même aussi pâle que possible, quand le mauvais sort semble faire un instant relâche, Verlaine lui-même prend sa relève et piétine ses moindres chances avec une efficacité diabolique.

Et puis, bien sûr, la question majeure, mais dont personne ne possède la réponse : comment font-ils pour cohabiter sous le même front immense, ces deux hommes ? D'un côté la brute alcoolique et violente, qui, fou d'absinthe, arrache son fils de trois mois du berceau et le jette contre le mur avant de commencer à étrangler la mère ; et, de l'autre, celui qui écrit quelques heures plus tard :

                                                     Écoutez la chanson bien douce
                                                     Qui ne pleure que pour vous plaire.
                                                     Elle est discrète, elle est légère :
                                                     Un frisson d'eau sur de la mousse !

Quel Dieu ou quelle malchance (les démons du hasard, qu'évoquera plus tard Apollinaire) s'acharne sur lui d'un bout à l'autre de ses jours ? Pourquoi, alliée au génie pur et lumineux, une telle existence, qui donne envie de s'asseoir par terre et de laisser les larmes venir ? Quel épisode plus atroce et pitoyable que la mort de la seule femme qui l'ait toujours soutenu, qui ne se soit jamais dégoûtée de lui ni de ses outrances, de ses plongées au caniveau, c'est-à-dire sa mère, Stéphanie ?

Nous sommes à l'été 1885, on vient d'enterrer Hugo ; Verlaine a trouvé à se loger dans un hôtel gourbiesque du quartier Bastille : il y occupe une chambre au sol en terre battue, au rez-de-chaussée, et n'a qu'un couloir à traverser pour rejoindre le bistrot des propriétaires du taudis. Tout s'illumine quand, une fois de plus, cédant à son appel, Stéphanie quitte son logement d'Arras pour venir habiter près de son fils : on lui donne la chambre située juste au-dessus de la sienne. Elle se mue aussitôt en garde-malade : l'hydarthrose cloue Paul à son lit. Mais voici venir un hiver humide et glacial, la vieille dame de 77 ans tombe malade, doit s'aliter : pneumonie. Au milieu de janvier,  l'état de Stéphanie empire, on perd tout espoir. Paul Verlaine demande à être monté à son chevet. Mais il ne peut pas se mouvoir, à cause de la jambe qui lui refuse tout service, et l'escalier est trop étroit pour laisser passer une civière. Paul reste donc en bas, sachant que, là, juste au-dessus de sa tête, est en train d'agoniser celle qui lui a toujours tout sacrifié. Et il sera hors d'état encore d'assister à son enterrement. 

Ce n'est qu'un épisode parmi des dizaines d'autres qui jalonnent toute une existence, dont les dernières années se résumeront presque exclusivement à une lamentable navette entre les garnis les plus sordides et les salles communes des hôpitaux parisiens, sous l'œil féroce et bête des deux prostituées qui le volent comme dans un bois, chacune à son tour et parfois en même temps. C'est pourtant cet homme-là qui affirme encore :

                                                    L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.

La lueur doit être bien faible, certes. Mais Paul Verlaine, titubant sous les chocs et l'alcool, affirme qu'elle est là, qu'elle existe. Qu'elle résiste. Et qu'il la voit.

lundi 9 avril 2018

Adieu couilles aimées…


Le titre de ce billet pourra sembler vulgaire aux esprits non avertis, alors qu'en fait il ne l'est nullement puisqu'il s'agit d'un demi-alexandrin venu sous la plume de Jean Genet : quand c'est de la powésie, c'est pas tromper.

Sinon, en effet, Charlus a quitté la clinique vétérinaire (dite également : hosto-à-pioupiou) de Saint-Aquilin peu après quatre heures, délesté de ces petits attributs qui font souvent la fierté des jeunes mâles – on se demande bien pourquoi. Et j'entends déjà certains de vous hurler au sadisme naziforme, y compris parmi ceux qui trouvent parfaitement normal de castrer les matous. En quoi ce qui est acceptable pour un chat ne le serait pas pour un chien ?

Et puis, qui est vraiment le sadique ? Celui qui tarit en amont la source d'un désir que l'animal n'a encore jamais ressenti et ne ressentira donc jamais ? Cela reviendrait à plaindre Louis XIV parce qu'il n'a jamais eu le téléphone à Versailles. Ou bien cet autre, qui laissera son animal être affolé par toutes les femelles chaleureuses passant à moins d'un kilomètre de sa maison, mais en prenant soin de solidement l'y calfeutrer pour être sûr qu'il n'aille pas les rejoindre ? Je vous laisse méditer là-dessus.

La seule chose dont je me sente un peu coupable, c'est de lui imposer durant dix jours cette fucking collerette, sans pouvoir lui expliquer que c'est pour son bien et que je reste, malgré elle, le plus gentil des papas ch'ponks.

L'âge des ténèbres est de retour, et il n'est pas content


Ce n'est pas un film parfait qu'a réalisé Denys Arcand en 2007, mais c'est à coup sûr l'un des plus déprimants que je connaisse, même si l'on y rit beaucoup : d'un rire toujours un peu étranglé, néanmoins. Nous avons replongé dans L'Âge des ténèbres hier soir, parce que le DVD venait d'en arriver, et que nous avions déjà revu, avant notre échappée alsacienne, Le Déclin de l'empire américain suivi par Les Invasions barbares. Je ne reviendrai pas sur les imperfections de ce troisième volet du triptyque (scènes oniriques trop nombreuses, longueur de l'épisode moyenâgeux…) ; mais, comme je ne trouve rien à y redire ni changer, je vous remets un long extrait de ce que j'écrivais à propos du film il y a tout juste huit ans. Voici :


[…] il s'agit d'une œuvre forte, sombre, glaciale, tranchante, parcourue de bout en bout (sauf la fin, encore une fois) par un ricanement de tête de mort. Mais, pour autant, il ne s'agit pas d'un film réactionnaire. Dans la tonalité générale de cet Âge des ténèbres, un motif réactionnaire (c'était-mieux-avant) sonnerait encore comme une note fausse et joyeuse. Et ce qui nous interdit de céder à cette pente douce, c'est l'épisode à peu près central – mais tout de même décalé vers la conclusion – du tournoi moyenâgeux. Scène burlesque, volontairement outrée et trop longue, mais indispensable pour amputer tout le monde de toute velléité d'espoir. On peut déplorer ce monde, il est naturel que l'on en souffre – comme de son cancer futur, complaisamment mais froidement décrit au personnage central —, mais il est hors de question de l'annuler au profit de celui qui s'est effacé devant lui. Déplorer le passé serait revenir aux tournois de chevalerie qui, eux-mêmes, étaient déjà des combats “pour rire”. Et si on se mêle d'y revenir en effet, les armures se mettent à sentir la boîte de conserve, à sonner comme elle. Et la dame pour qui l'on se bat – dans une scène gesticulante et farcesque qui nous ramène à Chaplin, origine du cinéma comme la chevalerie l'est de l'Occident – n'est plus rien d'autre que de la chair à psys, une pauvre illuminée dont la prise sur le réel est peut-être encore moindre que celle de la mère de Jean-Marc Leblanc, que sa maladie d'Alzheimer plonge dans un silence incompréhensif, d'une intensité pénible.

Car il s'appelle bien entendu Jean-Marc Leblanc. Sa malédiction s'origine dans son état-civil, et aussi dans ce visage qui ne peut plus exprimer quoi que soit, alors que celui de sa mère est d'une furieuse intensité de douleur. Il est Leblanc. Ses seuls amis sont un nègre (ce n'est pas moi qui emploie le mot, mais eux-mêmes) et une lesbienne, qui, écrasés par les mêmes forces mécaniques, finissent eux aussi par devenir des Leblanc comme les autres : c'est l'assimilation terminale. Le nègre a encore la force de “se taper la femme blanche”, mais c'est à la suite d'un speed dating grotesque et morne, et elle est elle-même déjà morte (une sorte de Leblanc au carré), et on sent bien que lui-même n'en a plus pour longtemps : il est encore plus ou moins un souvenir de brousse, un parfum de savane, mais presque entièrement happé, déjà, par le gouvernement provincial du Québec dont il fait désormais partie, telle une métastase rendue inoffensive dans un organisme immunisé contre tout. Il ne sera plus nègre très longtemps : on lui apprendra rapidement à rire selon la technique des voyelles, internationalement reconnue.

J'ai parlé de Chaplin à propos du burlesque de la scène médiévale. Il réapparaît à ce qui aurait pu, aurait dû être la vraie fin du film, sept à huit minutes avant celle qui nous est proposée. Jean-Marc Leblanc sort de sa maison après avoir dit son fait à sa Desperate housewife hyper-battante, et part sur la route, vers l'horizon. Sauf qu'il n'y a pas d'horizon, bouché qu'il est par les pavillons cossus de cette sorte de Wisteria Lane montréalais. Et qu'il n'est pas filmé à hauteur d'homme, mais écrasé par une caméra surplombante. Et qu'on a compris depuis déjà longtemps qu'il fera la route seul, parce que le temps des Paulette Goddard est bien passé, les temps modernes sont derrière nous.

vendredi 6 avril 2018

L'écroulement du monde


La famille Moskat, éponyme de l'ample roman d'Isaac Bashevis Singer, vit à Varsovie depuis toujours. Ce sont des Juifs hassidim, de plus ou moins stricte observance selon les individus. Nous la découvrons, cette famille, au moment où Reb Meshulam, le patriarche millionnaire, vient de prendre épouse pour la troisième fois : lui-même se demande bien quel coup de folie l'a empoigné ; ses enfants, déjà adultes, encore bien plus. Mais, en dehors de ce petit soubresaut dans les habitudes, on baigne dans l'éternité, tout semble immuable, on est assuré qu'aucun bouleversement ne viendra secouer ces Juifs pieux, solidement ancrés dans leurs habitudes féodales. Nous sommes, dans ces premiers chapitres, à l'orée des années 10 du XXe siècle.

Lorsque le roman s'achève, 850 pages plus avant, l'armée du IIIe Reich est occupée à envahir la Pologne et à bombarder sa capitale. Tout va bientôt se terminer, et le lecteur sait comment, pour les quatre générations de Moskat qu'il a vu vivre et vieillir devant lui. Mais, pour Reb Meshulam et sa descendance, l'écroulement du monde a déjà eu lieu. De larges fissures sont apparues dans l'édifice qui semblait aussi solide que le temple de Jérusalem, et qui va crouler comme lui. Le ferment le plus visible de la dissolution, c'est la mort du patriarche et les dissensions provoquées par son héritage. En apparence au moins. Car, en réalité, le drame est plus profond, le mal vient de plus loin : c'est le XXe siècle naissant qui constitue l'acide le plus corrosif.

Car les Moskat se sont divisés contre eux-mêmes. Il y a les Moskat “modernes”, ceux dont les filles n'hésitent pas à fréquenter des goyim et qui rêvent de l'Amérique, où ils vont aller vivre en effet. Il y a les Moskat “sionistes”, qui frémissent de partir pour la Palestine, y fonder une colonie pieuse ; certains franchiront le pas et les mers. Et il y a les Moskat qui, à partir de 1917, se laissent happer par la tentation diabolique du communisme russe. Enfin, il faut compter avec les influences diverses et contradictoires des éléments extérieurs à la famille proprement dite.

Tout cela donne un foisonnement de personnages aux prénoms exotiques, mais au milieu de qui le lecteur ne se perd jamais ; sauf dans la dixième et dernière partie, mais c'est normal : à ce moment, alors que tous les Moskat se retrouvent à Varsovie pour la Pâque de 1939, la famille n'est déjà plus qu'un champ de ruines, et ses membres eux-mêmes ont bien du mal à se reconnaître entre eux, à retisser les liens de parenté, entre ceux qui arrivent de New York, les autres qui débarquent de Jérusalem et les derniers qui sont demeurés dans la capitale polonaise. Peu de temps après cette ultime réunion, qui n'est déjà plus qu'un simulacre désespéré pour retenir le temps, les bombes se mettent à pleuvoir sur Varsovie. Le roman se termine par ces lignes :

Et Hertz Yanovar éclata en sanglots. Il tira d'une de ses poches un mouchoir jaune et se moucha. L'air à la fois confus et honteux, il ajouta, comme pour s'excuser :
« Je n'ai plus du tout de force. »
Il hésita un instant, puis dit en polonais :
« Le Messie va bientôt arriver. »
Asa Heshel, stupéfait, le regarda :
« Que voulez-vous dire ?
– La mort est le Messie. Voilà la vérité. »

jeudi 5 avril 2018

Dialogue express


« Pour ce soir, j'ai prévu des haricots rouges à la bretonne…

 – ?

 – Un chili Concarneau. »

mercredi 4 avril 2018

Demain, nous serons t'ici…


À compter de demain après-midi – sauf si voyage pourvu d'anicroches –, nous bivouaquerons entre ces murs jusqu'à samedi matin, accompagnés de Charlus dont ce sera le baptême du feu hôtelier…


… Le vendredi en fin d'après-midi, après une journée passée pour moitié (la première) dans les rues d'Obernai et pour moitié (la seconde) au mont Saint-Odile voisin, Catherine ira se faire tripatouiller en cet endroit aqueux et glauque, où l'on ne court aucun risque de me voir risquer un orteil : chacun son goût, n'est-SPA ?…


… Enfin, à l'heure où les vieux fauves alsaciens et normands vont boire, c'est ici que nous recevrons nos amis strasbourgeois (en réalité ils sont schilikois, mais il m'a semblé que ce serait un peu trop forcer sur la couleur locale) : nous tâcherons de célébrer dignement et joyeusement, quoique avec un peu de retard, la fin du carême pré-pascal. Je suis presque certain qu'on va y arriver.

dimanche 1 avril 2018

L'air de la bêtise, 3


ART

– L'art est aussi la cause principale de la dépravation des hommes au point de vue des relations sexuelles, si importantes dans la vie sociale.
Léon Tolstoï, Qu'est-ce que l'art ? 1898.

– Pour faire une œuvre d'art, la matière première ne suffit pas ; il faut un artiste.
Le Gaulois, 10 novembre 1902.


ATOME

– Le moment est venu d'extirper de la physique aryenne les derniers vestiges de l'esprit sémite. L'atome allemand ne ressemble en rien à l'atome judéo-marxiste.
Johannes Stark, prix Nobel 1919, Les Grands Hommes devant la science, 1938.


AUTOPSIE

– On tente de camoufler en accident le lâche assassinat de Marseille. Mais l'autopsie démontre que la victime a été tuée d'un coup de feu tiré par les communistes.
L'Ami du peuple, 28 avril 1936.


AUTRUCHE

– L'élevage de l'autruche commence, à Madagascar, à être très actif. Cet animal est appelé par les indigènes “oiseau-chameau”, parce qu'il se couche comme le chameau, en pliant les jambes de devant, en appliquant à terre sa poitrine, puis en pliant les jambes de derrière.
Le Petit Var, 16 juin 1908.


AVIATION

– Je ne crois pas du tout que l'aéronautique entre jamais en jeu pour modifier de façon importante les moyens de transport.
H.-G. Wells, Anticipation, 1902.


BAISER

– Le baiser sur la bouche, c'est-à-dire sur les lèvres, dit baiser nominal, est certainement préhistorique, mais sûrement pas si ancien que la femme. Je le fais désormais remonter, au plus, à l'âge de bronze.
Dr Marcel Baudouin, Le Maraîchinage, coutume sexuelle du pays de Mont (Vendée), 1917.

– Un vrai baiser produit tant de chaleur qu'il détruit les germes.
Dr S. L. Katzoff, avril 1940.


BALZAC

– Il a tout l'air d'être occupé à finir comme il a commencé… par cent volumes que personne ne lira.
Sainte-Beuve, Portraits contemporains, 1840.

– Quel homme aurait été Balzac s'il eût su écrire !
Gustave Flaubert, Correspondance, décembre 1852.


BAUDELAIRE

– Il eut la chance de trouver Edgar Poe et de le traduire. Il eût dû n'être jamais qu'un traducteur, lui qui ne savait ni inventer ni voir, et qui, à court d'idées, à bout de ressources, pour conquérir au moins la réputation d'originalité, fourbit son imagination et affola sa sensibilité.
Jules Vallès, La Rue, 7 septembre 1867.


BEETHOVEN

– Beethoven a toujours été pour moi comme des sacs de clous qu'on renverserait avec, de temps à autre, un coup de marteau.
John Ruskin, Correspondance, 6 février 1881.

vendredi 30 mars 2018

Radiateur communautaire


On a bien chaud aux pattes et au ventre ; 
en outre, on est hors de portée du chien.

(On notera que ce blog, qui, au départ et même à l'origine, faisait preuve d'une certaine tenue intellectuelle et d'une indéniable rigueur morale, tend à se confondre de plus en plus avec La Meute des gâteux…)

mercredi 28 mars 2018

La taraudante question du soir


Elle m'est venue, cette question, alors que nous regardions, d'un œil amusé mais un peu nonchalant, Sylvie et le fantôme de Claude Autant-Lara, film de 1945. « Pourquoi, me suis soudain demandé, en voyant Jacques Tati traverser une porte de chêne fermée, pourquoi les fantômes passent-ils aussi facilement à travers huis et murailles, alors qu'on ne les voit jamais disparaître à travers les planchers qu'ils arpentent nuitamment? Est-ce affaire de volonté ? Ou auraient-ils, en quelque sorte, la plante des pieds étanche ? » Je n'ai, pour l'instant, trouvé aucune réponse qui me satisfasse pleinement.

dimanche 25 mars 2018

L'air de la bêtise, 2


ALTERNANCE SOCIALISTE

– Si nous n'étions pas arrivés, la France était condamnée à disparaître en 1990.
Jean-Pierre Chevènement.

– Le lendemain de l'élection, des millions d'ouvriers ont passé le portail de leur usine plus droits, plus fiers.
Pierre Mauroy.


ÂME

– Nous sommes aujourd'hui semblables à des ballons dégonflés. Ce gaz merveilleux, qui fut la religion, est devenu plus lourd que l'air : les âmes ne montent plus !
Albin Valabrègue, Le Christianisme pour tous, 1895.


AMÉRICAINS

– Je ne crois pas à la stabilité du gouvernement américain.
Joseph de Maistre, Considérations sur la France, 1797.

– Ainsi les Américains sont comme des enfants inconscients qui vivent au jour le jour, privés de toute réflexion et de toute intention supérieure.
Friedrich Hegel, Le Fondement géographique de l'histoire universelle, 1830.


ANGLAIS

– Les fondateurs de la nation anglaise, aussi, descendaient des tribus perdues d'Israël, Saxon étant manifestement une corruption de Isaac's son, fils d'Isaac.
Cité in Pall Mall Gazette, 3 avril 1894.


ANONYMES

– De nombreux anonymes signent le livre placé devant le domicile de Raymond Poincaré.
L'Intransigeant, 17 octobre 1934.


APARTHEID

– L'apartheid a réussi en République sud-africaine, pays dans lequel Noirs et Blancs vivent libres et heureux.
Robert Anders, Rivarol, 16 décembre 1965.



APPÉTIT

– Comme l'âme d'un animal est très susceptible par rapport à sa condensation très puissante, il arrive qu'elle est forcée d'attirer à elle des substances pour amortir les rayons des autres objets, qui autrement la dissoudraient. C'est pourquoi les animaux mangent continuellement. Plus un être animé est à la vue des regards des objets, plus il a d'appétit. Ainsi donc, un prisonnier qui n'a que quatre murs autour de lui a bien moins d'appétit que s'il était en plein air.
J. Puthod, La Vérité, 1874.


ARABES

– Les Arabes vivent de peu ; mais cette sobriété ne doit pas leur être comptée comme vertu ; elle est le résultat de leur paresse originelle.
Dr Bodichon, 1855.

– On peut impunément battre l'Arabe, ce clown tout cabriolant ; c'est un polichinelle en caoutchouc, s'aplatissant sous le poing, et tout aussitôt remis en forme. […] L'Arabe est prolifique à un point extraordinaire – je crois bien que le hareng seul lui est sur ce point supérieur.
Jean Revel, Chez nos ancêtres, 1888.


ARISTOTE

– Aristote est, à juste titre, surnommé le prince des philosophes de l'Antiquité. S'il eût été éclairé des lumières de l'Évangile, il eût poussé très loin les questions dogmatiques et morales.
Abbé Migne, Encyclopédie théologique, 1850.

vendredi 23 mars 2018

Deux bourreaux pour un seul épouvantail


Ce matin, tout à l'heure, à peine déclosant mes paupières, je me suis dit comme ça : « Tiens ! Et si je profitais de cette journée de relatif loisir pour exécuter Nicolas Rey ? L'écarteler en place de Grève avant de disperser les morceaux aux quatre vents du non-esprit ? Oui, oui : faisons cela ! »

J'allais sans barguigner davantage mettre cette promesse intime à exécution, elle aussi, lorsque je me suis aperçu que j'avais été devancé dans cette tâche salutaire ; que j'avais, par conséquent, une sorte de collègue de bourreau. Comme le travail avait été rigoureusement mené, je ne vis guère l'intérêt de m'acharner sur les restes du supplicié, d'éparpiller encore davantage les brins de paille ayant empli l'épouvantail.

Cela m'arrangeait foutrement, n'ayant jamais lu une ligne de Nicolas Rey. Enfin, je crois.

mercredi 21 mars 2018

Enfin l'printemps ou la ruée au panier


Le 20 de chaque mois, comme une nouvelle naissance, c'est un compte “carte bleue” totalement vierge qui s'ouvre, ce qui permett la création d'un nouveau budget culturel, autorisant de ce fait une ruée massive en direction du panier Amazon, dans lequel on a soigneusement entreposé les livres que l'on n'a pas eu le front d'acheter sur l'exercice précédent, lequel était déjà honteusement déficitaire. Viennent donc d'arriver par porteur spécial, souriant et néanmoins barbu :

– Lucien Febvre, Le problème de l'incroyance au XVIe siècle, La religion de Rabelais (Albin Michel).

– Amos Oz, La boîte noire (Folio).

– Chaïm Potok, Je m'appelle Asher Lev, 10/18).

– Isaac Bashevis Singer, La famille Moskat (J'ai lu).

Comme on peut le constater, la juiverie effectue un vrai beau retour à l'avant-scène, après avoir été délaissée durant quelques semaines (mais pas tant que cela, puisque Léon Werth et Victor Klemperer ont fait partie des intérimaires).

On attend un retardataire demain :

– Robert Walser, Le brigand (Gallimard – L'imaginaire).

Tout cela représente un total de 2498 pages : on devrait pouvoir tenir un petit moment.

mardi 20 mars 2018

Le nouveau cancer réactionnaire


C'est un mal étrange et terrible qui frappe Catherine depuis quelques mois. Dès le début de l'hiver, elle s'est mise à faire preuve d'une implacable étourneauphobie, digne des heures les plus sombres de l'histoire naturelle. Lorsque les froidures sont arrivées, les oiseaux du ciel – ainsi qu'on les nomme dans les zoos, par opposition aux pensionnaires ailés – ont rapidement pris l'habitude de sautiller jusqu'au narthex de notre poulailler où, profitant de la bénévolence d'Odette et Nana, ils pouvaient se gaver de graines et de mie de pain ramollie dans l'eau.

Or, si Catherine tolère parfaitement bien les moineaux, mésanges, pinsons, rouge-gorge et même merles, elle est saisie de fureur dès que deux ou trois étourneaux ont le front de pénétrer eux aussi dans le temple nourricier. Et l'on peut la voir, ouvrant la fenêtre, se mettre à gesticuler et à pousser des pschttt ! sonores afin d'effrayer les infortunés et les contraindre à quitter les lieux le gésier vide (si les étourneaux ont bien un gésier, ce que je ne saurais garantir). Certes, de nature peu craintive, les volatiles reviennent se goinfrer à peine la fenêtre refermée. Néanmoins, cette soif de discrimination, cette stigmatisation, cette façon de chasser au plumage comme d'autres au faciès, me dévoile soudain une âme plus noire que je n'aurais osé l'imaginer, se vautrant sans le moindre remords apparent dans le réactionnariat le plus vil et virulent.

Heureusement encore que la maison n'abrite pas de jeunes enfants : quel triste exemple ce serait pour eux !

dimanche 18 mars 2018

L'air de la bêtise, 1


ABSTINENCE

– L'abstinence a guéri souvent les incommodités de Charlemagne ; et c'est presque elle seule qui pendant sa vie fut le remède pour toutes ses maladies ; et la même abstinence le mit enfin au tombeau.
Nicolas Venette, La Génération de l'homme, tableau de l'amour conjugal, 1690.

ACCOUCHEMENT SANS DOULEUR

– Appris une curieuse monstruosité. Il y a des femmes qui se font endormir pour échapper aux douleurs de l'enfantement. Cela me rappelle la grande dame du XVIIIe siècle, qui se soûla pour mourir. Mais cette nouveauté est peut-être plus démoniaque.
Léon Bloy, Journal, 27 juin 1908.

ACTE SEXUEL

–  Sans la conscience de classe, l'acte sexuel ne peut pas apporter de satisfaction, même s'il est répété à l'infini.
Aldo Brandiralli, secrétaire du parti marxiste-léniniste italien, cité en 1989.

ACTEURS

– Qu'est-ce qu'un acteur auprès d'une actrice ? Rien ou fort peu de chose. Dieu, en faisant la poitrine plate à l'homme, lui a évidemment interdit les plus beaux mouvements oratoires.
Alphonse Toussenel, Le Monde des oiseaux, 1853.

ADVERBE

– Le cadavre était rigoureusement immobile.
Allain et Souvestre, Fantômas, VI.

AFFLUENT

– […] une rivière si petite qu'elle mérite à peine le nom d'affluent.
L'Express, 20 juin 1911.

 AGENOUILLER

– Les quatre jeunes gens rangés en ligne essayèrent d'imiter les mousmés qui s'étaient agenouillées sur les talons.
G. Hautemer, Petite Mousmé, vers 1910.
 
ALLAITER

– Je ne sais s'il est indispensable que la mère allaite de son sein ; il l'est, j'en suis sûr, qu'elle allaite de son cœur.
Jules Michelet, Du prêtre, de la femme, de la famille, 1845.

ALLEMAGNE

– J'ai étudié l'Allemagne et j'ai cru entrer dans un temple. Tout ce que j'y ai trouvé est pur, élevé, moral, beau et touchant. Ô mon âme, oui, c'est un trésor, c'est la continuation de Jésus-Christ. Leur morale me transporte. Ah ! qu'ils sont doux et forts ! Je crois que le Christ nous viendra de là.
Ernest Renan, Lettre à l'abbé Cognat, 24 août 1845.

– La duplicité allemande était déjà connue du temps de Tacite.
Lt-colonel Chenet, Le Mercure de France, 1er novembre 1929.

– N'oubliez pas que les Américains sont peut-être prêts à répondre à la guerre par la guerre. Mais qu'ils ne sont pas prêts à répondre aux gestes de paix. Si demain l'URSS évacuait l'Allemagne de l'Est, la riposte n'est pas prête, les Alliés seraient désemparés.
Jean-Paul Sartre, Les Lettres françaises, 1er janvier 1953.

ALLIER

– L'Allier descend la pente du Massif central vers les plaines accueillantes au cœur de la France, plutôt que de remonter vers l'Auvergne.
Le Journal du Centre, 10 août 1968.

samedi 17 mars 2018

L'air (dominical) de la bêtise


En 1965, Jean-Claude Carrière (le scénariste de Buñuel, oui) et Guy Bechtel ont publié un Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement, lequel a été repris et augmenté un quart de siècle plus tard dans la collection Bouquins de Robert Laffont. Le refeuilletant l'autre semaine, je me suis dit qu'il pourrait tout à fait prendre la suite, chaque dimanche que Dieu nous accorde, de Dávila, Gómez de la Serna et Scutenaire.

Ne cherchant point l'originalité à tout prix, je vous proposerai la marchandise par bottes de douze et en suivant l'ordre alphabétique qui justifie le titre voulu par les deux compères. En indiquant bien sûr, chaque fois, l'auteur, et parfois la source la source. Je ne m'imposerai que deux contraintes : que les phrases choisies m'amusent sera l'une ; l'autre est que j'éliminerai systématiquement les citations trop copieuses pour mon cadre (car il en est de fort longues). Nous commencerons dès demain.

Une dernière chose avant de refermer ce billet : si la lecture de ce dictionnaire est le plus souvent fort drôle – c'est du reste sa vocation –, il lui arrive aussi d'être un tantinet déstabilisante ; par exemple, à chaque fois que l'on se trouve approuver sans réserve une opinion ou sentence que les auteurs ont, eux, jugée digne de prendre place dans leur silo à bêtises.

Pour vous mettre en appétit, voici une avant-première :

ABEILLES

Celui qui a couché avec une femme est mordu le lendemain s'il s'approche d'une ruche.
(Scaliger, 1540 – 1609.)

jeudi 15 mars 2018

Les Kadjars avaient fait les choses comme il faut…


Et nous voilà partis pour Évreux, Charlus sur la banquette arrière, afin d'y faire l'emplette de deux pantalons de toile légère et d'une veste vernalo-estivale : quand on s'amuse à perdre près d'une vingtaine de kilos d'une année sur l'autre, il ne faut pas s'étonner d'avoir ensuite à engraisser les marchands de frusques.

Comme c'était le début des journées “portes ouvertes” chez Renault, nous décidâmes d'un commun accord – moins le chien – d'y faire un petit crochet ; comme ça, juste pour voir… tâter le terrain… prendre le pouls…humer l'ambiance… 

Nous ressortîmes de ce piège à rats environ une heure après y être entrés, propriétaires d'un flambant véhicule curieusement nommé Kadjar, lequel va somnoler encore une quinzaine de jours dans son usine de montage natale avant d'être officiellement adopté par nos belles âmes.

La carte de crédit étant bien chaude, nous sommes allés ensuite acheter les deux pantalons envisagés au départ. Et nous sommes revenus au Plessis, vraiment fiers d'avoir été suffisamment raisonnables pour économiser le prix de la veste, l'abus étant condamnable en toute chose.

mardi 13 mars 2018

Comme un blogueur dans la nuit noire


J'ai commencé, hier, une chronique que j'avais pompeusement intitulée : Journaux d'Occupation ou la tentation trilogale. Il s'agissait, dans mon esprit brumeux, pour ne pas dire smoguifère, de comparer trois gros volumes, relus récemment ou en cours de lecture, d'analyser plus ou moins ce qui les rapprochait tantôt et tantôt les différenciait :

– Journal, 1940 – 1950 de Jean Galtier-Boissière (Quai Voltaire),
– Journal, 1940 – 1945 de Maurice Garçon (Les Belles Lettres),
– Déposition, journal 1940 – 1944 de Léon Werth (Viviane Hamy).

J'ai dû écrire une douzaine de lignes avant de m'apercevoir que ma mayonnaise refusait de prendre, que je me retrouvais en quelque sorte englué dans un in girum imus nocte de fort mauvais aloi et dont je ne parviendrais probablement pas à sortir.

Donc, j'abandonne.

C'est dommage pour vous, parce qu'il y avait vraiment des choses à dire.

dimanche 11 mars 2018

Inscriptions dominicales, 5


– À la rigueur, je pourrais comprendre la pudeur des sentiments. Mais pas celle de leurs organes.

– Hier, vous mangeâtes du rat. Aujourd'hui, c'est du tournedos. Demain, ce sera de la limande. L'homme a le droit de se contredire.

– Devant l'impossibilité de tout savoir, la plupart ont choisi de ne savoir rien.

– Je vis facilement au milieu de choses dont je ne prendrai jamais mon parti.

– Vos élans spontanés sont les aboutissements de longs calculs en vos abîmes.

– Je ne voudrais pas être ambassadeur. D'abord, parce que les dieux ne travaillent pas et, ensuite, je craindrais, chaque fois qu'il me faudrait engueuler le consul, que ce dernier soit un Beyle.

– Les auteurs de journaux intimes avouent sans trop de façons leurs manques physiques, moraux ou psychologiques. C'est qu'ils sentent que leurs lecteurs ne peuvent être que défaillants comme eux ; les hommes sains ne s'intéressent  pas aux confessions des autres.

– J'apprécie fort les gens tarés, aussi longtemps qu'ils n'entendent point faire de leurs tares des instruments de domination.

– Ne consommez pas trop de lentilles, cela dilate les regards.

– Une théorie de l'évolution ne doit pas sous-entendre l'idée de progrès.

– Je crois qu'à un grand désert vide, je préfère un désert coupé par une voie de chemin de fer en ruine.

– C'est toujours dans le désert que l'on casse sa bouteille d'eau.

samedi 10 mars 2018

Comme chien et chat


Charlus et Golo en pleine sieste créative…


vendredi 9 mars 2018

Lever de rideau


J'aime ce long moment que je prends en acompte au jour. Je me lève entre quatre heures et demie et cinq heures : la nuit est encore si parfaite que le village semble n'exister pas ; il attend un signal. Avec, en accompagnement, le cliquetis griffu des animaux jouant à se poursuivre d'une pièce à l'autre, la lecture est plus calme et plus profonde que sous le soleil, quand on sait que personne d'autre ne lit que soi. Mais le temps qui paraît immobile passe très vite ; il est déjà six heures, ou il va l'être. Je sors sur la terrasse, café en main et Charlus en escorte, juste avant qu'elles ne sonnent, pour voir s'allumer tous ensemble les réverbères automatiques des rues. Dès que se répandent leurs petites flaques de lumière jaune, ce sont les faux semblants qui commencent, et croyant à la venue du jour, dans la seconde ou presque, les coqs s'épuisent en fanfares. Au café suivant il sera six heures et demie, et leur pétarade de cuivres aura déjà été remplacée par le concert des merles ; la nuit se retire.

mercredi 7 mars 2018

Dans le cas où certains s'inquiéteraient…






SCANNER THORACO-ABDOMINO-PELVIEN
 
INDICATION :
 
Bilan de surveillance annuelle chez un patient âgé de 61 ans aux antécédents d'adénocarcinome rénal gauche traité en 2013 par néphrectomie.
 
TECHNIQUE :
 
(On s'en fout.) 

RÉSULTAT :

Thorax :
Pas d'élément micro-nodulaire ni adénopathie médiastinale.
 
Abdomen et pelvis :
Gradient de densité hépato-splénique dans le cadre d'une hépatopathie de surcharge. 
La loge de néphrectomie gauche est libre. 
Absence de lésion hépatique suspecte. Pas d'adénopathie rétro-péritonéale. 
Un ganglion de l'arrière cavité des épiploons, de 9 mm, inchangé en comparaison à l'examen précédent.
Pas d'adénopathie locorégionale.
Calcifications pariétales de l'aorte abdominale avec une
dilatation anévrismale de l'artère iliaque commune gauche, d'aspect inchangé en
comparaison à l'examen précédent.
La vessie est en réplétion à paroi fine.
Pas de lésion proliférative intra-vésicale.
 
CONCLUSION :
 
Le scanner est superposable au précédent, pas de lésion suspecte évolutive décelée.
 
*****
 
Ma conclusion personnelle, non médicale et même pas garantie, est qu'il va vous falloir me supporter encore un peu de temps ; au moins jusqu'au scanner de l'année prochaine. Car il va de soi que, par respect envers la Faculté, je me refuserai toujours énergiquement à mourir entre deux examens qui, visiblement, se mettent en quatre pour m'être agréables.

D'autre part, j'aime beaucoup l'idée de disposer de scanners superposables, tels des lits de colonie de vacances.

dimanche 4 mars 2018

Inscriptions dominicales, 4


– L'homme qui accorderait un moment de sa vie à autre chose qu'à son sexe serait un distrait. Je ne crois pas qu'il en existe.

– Chien qui aboie peut mordre quand il s'est tu.

– La bave des limaces, le bran des mouches, l'odeur de l'ail, le margouillis des insectes écrasés, le crachat des hommes, la fétidité de l'eau, le goût de l'amande amère sont moins répugnants que la pudeur  et la distinction qu'engendre la fadeur.

– Prévoir, c'est désespérer.

– Mon divorce d'avec la majorité des gens vient de ce qu'ils croient au normal, à une moyenne possible et qu'un être peut sensiblement changer.

– Le génie ne valorise pas, il distingue.

– Le départ de presque toutes les actions éclatantes est quelque défaut du sensible qui ne peut se satisfaire à moins.

– On peut être saoul, mais il ne faut pas être bête.

– Je n'ai jamais reculé devant la douleur d'autrui.

– J'écris correctement parce que c'est plus facile.

– Pourquoi serais-je malheureux pour la raison que je ne comprends pas vos bonheurs ?

– Pourquoi n'es-tu pas jolie, toi qui aimes les croissants, à l'aube, aux terrasses des petits cafés proches des gares ?

vendredi 2 mars 2018

Une occupation comme une autre


Hier après-midi, je me suis avisé qu'à enfiler telles des perles les romans d'écrivains juifs, je me mettais en danger d'overdose, si ce n'est de jazzmanisation inopinée : il fallait réagir, marquer une pause, souffler un peu. J'ai donc lâché au milieu du gué Saul Bellow et son attachant Ravelstein ; et, comme mes yeux venaient de se poser dessus, j'ai repris le Journal (1940 – 1950) de Jean Galtier-Boissière. Il s'agit en fait des quatre journaux publiés par le fondateur du célèbre Crapouillot, que les éditions Quai Voltaire ont eu naguère la bonne idée de réunir en un seul volume de plus de mille pages.

Cela se déguste comme un petit vin de Loire servi frais juste ce qu'il faut. Je veux dire par là que le breuvage distillé entre ces pages engendre très facilement la bonne humeur, sans toutefois nuire à la réflexion ; simplement parce que l'œil aiguisé du vendangeur ne se laisse jamais embrumer par les vapeurs de l'époque – et Dieu sait, pourtant, si elles furent à la fois capiteuses et délétères. 

Galtier nous amène le sourire aux lèvres par deux chemins différents, au moins tout au long du premier tome, qui va de l'été quarante à celui de quarante-quatre. L'un d'eux est pavé des blagues qui se sont mises à fleurir dans Paris dès l'arrivée et l'installation des Allemands : à certaines le temps a fait perdre leur sel, mais beaucoup restent fort drôles. En voici une, prise à peu près au hasard (elle date de 1943) : « Le Bon Dieu donne à Mathusalem une permission de détente pour se rendre sur la terre. Le patriarche descend d'abord en Allemagne, mais il revient précipitamment au ciel : “Je me suis échappé de justesse, déclare-t-il, on allait mobiliser ma classe !” Il repart ensuite pour visiter la France, mais revient encore plus vite : “Quand on a su mon âge, dit-il, on voulait me nommer chef de l'État !” » Et puis, il y a toutes les petites trouvailles de Galtier lui-même, qui, en 1942, rebaptise le maréchal Pétain : le connétable du déclin ; et qui, dès l'été 40, avait forgé une pseudo devise pour le général Weygand : Veni, vidi, Vichy.

Galtier-Boissière redevient pleinement journaliste durant les journées de la libération de Paris, en août 44. Mais, anti-nazi et anti-pétainiste, son enthousiasme pour la France libre ne suffit pas à lui faire prendre des vessies pour des lanternes : le regard reste lucide, relevé d'un grain d'ironie : c'est le second chemin, qui lui est vraiment propre. Le 20 août, après avoir assisté aux escarmouches du quartier Saint-Michel, il écrit : « La guerre des rues comporte moins de risques et plus de pittoresque que la guerre en rase campagne ; on rentre déjeuner chez soi avec son fusil ; tout le quartier est aux fenêtres qui vous observe et vous applaudit ; le crémier, la fruitière et le bistrot qui offre la tournée de blanc. S'il y avait le cinéma, ce serait la gloire complète. »

Il ne pouvait pas deviner que, quelques décennies plus tard, c'est la télévision qui suivrait les moindres gestes de tous les “libérateurs de proximité” de la planète. Quant à ses confrères de presse, il n'épargne pas ceux de la collaboration, bien sûr ; mais à peine davantage les guerriers de la plume qui les remplacent du jour au lendemain dans les salles de rédaction : « La nouvelle presse, note-t-il dès septembre 44, béatement conformiste, est d'une platitude que n'excuse plus l'improvisation des premiers jours. Tous les journaux sautent de joie à l'idée d'être libres, libres… mais libres de quoi ? » Et la conclusion de Galtier se fait plaisamment assassine : « Nous nous apercevons, non sans mélancolie, que le principal mérite de certaines feuilles, c'était d'être clandestines. »

Galtier procède presque toujours de la même façon : exposition d'un fait – en précisant systématiquement s'il s'agit d'une véritable information ou d'une simple rumeur –, de manière assez neutre ; puis, juste après, il lui donne son petit coup de projecteur personnel. Ainsi, début septembre 44,  il énumère quelques-uns des comédiens célèbres du temps, que l'on est en train d'épurer ou au moins de titiller un peu : Sacha Guitry, Albert Préjean, Pierre Fresnay, Raimu, Maurice Chevalier et autres Fernandel. Galtier se contente d'abord de faire défiler leurs noms en indiquant sobrement ce qui leur est reproché. Puis, arrive son “coup de projo” : « Mais, dans les campagnes qui s'amorcent, on sent un peu trop la jalousie des petits emplois vis-à-vis des premiers rôles qu'ils voudraient évincer à la faveur de l'épuration. – Pourquoi ne jouerais-je point Tartuffe, se dit un deuxième valet du répertoire, moi qui ai fait le coup de feu rue de Rivoli ? »

Bref, un journal hautement recommandable, si l'on veut m'en croire. D'autant que l'on y déjeune assez régulièrement avec Paul Léautaud.

mardi 27 février 2018

Plus drues seront les chutes


Parce qu'il fut question de Niagara en janvier.

lundi 26 février 2018

De la vie après la mort et de l'immortalité de l'âme


Dans le dernier quart de son “roman autobiographique” (Une histoire d'amour et de ténèbres), Amos Oz raconte qu'au début des années soixante, à l'université hébraïque de Jérusalem, il suivait tous les dimanches après-midi le cours donné par le professeur Samuel Hugo Bergman (La philosophie dialectique, de Kierkegaard à Martin Buber : ça envoyait du lourd…). En dehors de sa pensée, “claire et pénétrante”, le vieil homme le fascine pour deux raisons extra-philosophiques : la première est qu'il avait été durant deux ans, à Prague, le condisciple et l'ami de Franz Kafka ; la seconde est que la propre mère d'Amos – suicidée à l'aube des années cinquante – avait suivi trente ans plus tôt le cours de ce même professeur. 

« Samuel Hugo Bergman était encore corpulent pour un homme de son âge. Avec sa crinière blanche, ses rides ironiques au coin des yeux, son regard perçant, sceptique et innocent, comme celui d'un enfant curieux, il ressemblait étrangement aux photos d'Albert Einstein vieux. Avec son accent d'Europe centrale, il n'était pas à l'aise dans la langue hébraïque où il évoluait avec une sorte de jubilation, tel un amoureux ravi que sa bien-aimée soit enfin consentante, et décidé à se surpasser pour lui prouver qu'elle ne s'est pas trompée. L'unique sujet, ou presque, qui occupait notre professeur était l'immortalité de l'âme, ou l'éventualité, si tant est qu'il y en eût une, de la survie après la mort. »

Le professeur prétend raisonner mathématiquement et dit à peu près ceci : puisque personne ne sait s'il y a quelque chose après la mort ou rien, on est autorisé à déduire de cette complète ignorance qu'il y a autant de chances pour l'immortalité que pour le néant ; 50 – 50. Samuel Hugo Bergman a donc bien soin, semble-t-il, de tenir sa balance rigoureusement à l'équilibre. 

Lui, oui… mais pas son élève, une quarantaine d'années plus tard ; car Oz conclut ainsi son chapitre : « Gershom Scholem, l'ami et le rival de Bergman, était tout aussi fasciné et tourmenté par la question de la vie après la mort. Le matin où la radio avait annoncé la mort de Scholem, j'ai écrit : “Gershom Scholem est mort cette nuit. Maintenant, il sait.” Bergman le sait aussi. Ainsi que Kafka. Mon père et ma mère. Leurs amis, leurs connaissances, la plupart des hommes et des femmes qui fréquentaient les cafés et dont je me servais pour raconter des histoires, et ceux qu'on a totalement oubliés. Ils le savent tous maintenant. Un jour, nous le saurons également. D'ici là, nous continuerons à recueillir quantité de détails. Au cas où. »

En écrivant que tous ces morts qu'il évoque savent, Amos Oz appuie résolument du doigt sur le plateau de l'immortalité. Car on ne peut savoir s'il y a quelque chose après la mort que si, justement il y a quelque chose à savoir. S'il n'y a rien, il n'y a plus de savoir qui tienne, il n'y a plus de “nous”, plus de “on” ; et même plus de “rien”. Par conséquent, dire que les morts savent ce qu'il y a derrière, c'est affirmer qu'il y a non seulement quelque chose, mais quelqu'un pour appréhender ce quelque chose. Et je me demande si Amos Oz, qui ne passe pas, je crois, pour un esprit religieux, a écrit ce paragraphe de propos délibéré, pour nous donner une indication sur lui-même qu'il ne voulait pas formuler à voix trop distincte. Ou bien si ce sont d'autres voix, des voix éteintes, de celles qui peuplent son livre, qui se sont mises soudain à parler à sa place.

dimanche 25 février 2018

Inscriptions dominicales, 3


– Naguère les gens du Milieu usaient d'un jargon pour cacher le sens de leurs paroles. Mille gens de l'Esprit, au contraire, usent d'un jargon pour prêter du sens aux leurs.

– Je suis exception harmonieuse de quelques règles, et exemple désolant des autres.

– Si tu fermes les yeux, n'ouvre pas la bouche.

– L'esclave qui aime sa vie d'esclave a-t-il une vie d'esclave ?

– J'ai mordu Cléopâtre, renversé Babylone, incendié Gomorrhe. Je le regrette.

– Partager mes opinions n'accrédite personne auprès de moi.

– Je ne comprends pas que l'on puisse faire en groupe ce que l'on n'a pas la vaillance ou le goût de faire tout seul.

– J'ai usé mon existence à tenter de voir le moins possible de gens. C'est fort malaisé pour qui demeure en ville.

– Au pays des muets les aveugles sont sourds.

– Je suis trop honnête pour être poli.

– C'est bien le moins qu'un cul-de-jatte ait le droit de critiquer un champion cycliste.

– Ce n'est pas la faculté de nuire qu'il faudrait enlever, c'est le goût.

samedi 24 février 2018

La double injonction faite aux Juifs


Au fond, les antisémites n'ont pas vraiment changé avec le temps ; ils se sont contentés de renverser ce qu'ils disaient avant, comme une image le fait dans le miroir. Ceux des années trente, très souvent de droite, braillaient : « Youpins, retournez en Palestine ! » ; ceux d'aujourd'hui, très souvent de gauche, s'égosillent : « Sionistes, dégagez de Palestine ! » À force d'exiger des Juifs qu'ils soient toujours ailleurs de l'endroit où ils sont, on devine que leur idéal commun, à ces fantômes du passé et à nos bien vivants progressistes, serait que, ici ou là-bas, ils ne soient pas.