mercredi 21 février 2018

Perdre sa langue puis la retrouver, mais autre.


Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz, ville aujourd'hui ukrainienne mais qui était alors partie intégrante de la Roumanie. Sa langue maternelle est l'allemand (Ma mère aimait cette langue et la cultivait. Dans sa bouche les mots avaient une sonorité pure, comme si elle les prononçait dans une clochette de verre exotique) mais elle a, dès l'enfance du futur écrivain, de la concurrence, puisque sa grand-mère parle yiddish ; quant à la jeune domestique avec laquelle l'enfant passe beaucoup de temps, elle s'exprime en ruthène. Et puis, au dehors, dans les rues, c'est encore autre chose : Après la Première Guerre mondiale, la Bucovine, ma terre natale, avait été annexée à la Roumanie, et la langue du pouvoir était le roumain. Nous le parlions tant bien que mal et nous de l'intégrâmes jamais. Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. Si on parlait en allemand et qu'un mot, une expression ou un dicton venaient à manquer, on s'aidait du yiddish ou du ruthène. C'était en vain que mes parents tentaient de conserver la pureté de l'allemand. Les mots des langues qui nous entouraient s'écoulaient en nous à notre insu.

Ensuite, le cataclysme s'abat sur cette partie de l'Europe que l'historien américain Thimothy Snyder a baptisées les Terres de sang. Aharon Appelfeld a 9 ans lorsqu'il se retrouve dans un camp de concentration, à la frontière de l'Ukraine d'alors ; camp dont il parvient à s'évader l'année suivante, à l'automne 1942. Sa vie entre ce moment et son entrée clandestine en Palestine en 1946 est hallucinante, mais ce n'est pas mon propos aujourd'hui ; du reste, vous trouverez tout cela sur internet. Ce qui m'intéresse, c'est, au moment du débarquement dans ce qui allait vite devenir Israël, l'irruption d'une cinquième langue : l'hébreu. Ça ne va pas sans mal : pour les  nouveaux arrivants, spécialement pour les adolescents, non seulement les sonorités de l'hébreu n'éveillent rien en eux, mais c'est surtout la langue qu'on leur impose, celle qui sert à leur donner des ordres : Il ne s'agissait pas d'une langue que l'on parlait doucement, mais d'une langue de soldats. Dans les kibboutzim et les camps de jeunesse, la langue était imposée de force. Celui qui parlait sa langue maternelle était blâmé, mis à l'écart, et parfois puni.

Appelfeld, qui reconnaît n'avoir jamais été bavard, cesse presque totalement de parler ; pas plus, en tout cas, que le strict nécessaire. Rebuté par les difficultés de l'hébreu, qui lui paraissent insurmontables, il se met en outre à bégayer. Mais le plus terrible, pour l'adolescent, c'est que, dans le même temps, il se rend compte que les langues de sa grand-mère et surtout de sa mère, le yiddish et l'allemand, sont en train de se détruire en lui : L'effort pour conserver ma langue maternelle dans un entourage qui m'en imposait une autre était vain. Elle s'appauvrissait de semaine en semaine et à la fin de la première année il n'en demeura que quelques brandons sauvés des flammes […] Dans mon sommeil j'errais avec des cohortes de réfugiés, tous bègues, et seuls les animaux, les chevaux, les vaches et les chiens sur les côtés de la route parlaient une langue fluide, comme si l'ordre des créatures s'était inversé.

Il faudra au futur écrivain plusieurs années pour réussir sa conquête de l'hébreu (dans son journal de cette époque, cette notation : Sans langue je suis semblable à une pierre) ; se forger une nouvelle langue maternelle. Il y parviendra si bien que c'est dans cette langue-là, cette “langue de soldats”, qu'il écrira ensuite toute son œuvre.

mardi 20 février 2018

Dans la juiverie jusqu'aux oreilles


Est-ce par une volonté inconsciente de rétablir un certain équilibre, après avoir lu trois livres de cet antisémite notoire de Cousteau ? Toujours est-il que me voici engagé dans un cycle de lectures à haute teneur en judéité, quand ce n'est pas en judaïsme. Cela a commencé par l'Israélien Aharon Appelfeld, dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir il y a quelques jours ici même. (Je voudrais d'ailleurs vous gratifier d'un second billet le concernant : on verra.) Je ne sais déjà plus quel chemin traversier m'avait emmené jusqu'à lui ; une phrase élogieuse de Finkielkraut peut-être bien. J'ai couplé sa lecture avec celle du Hongrois Imre Kertész, dont le livre Être sans destin mériterait que je lui consacrasse un article, lequel pour l'instant prend un malin plaisir à  m'échapper ; mais je ne m'avoue pas vaincu. Tous les deux, Appelfeld et Kertész, ont en commun d'être nés en Europe centrale et d'avoir été emportés très jeunes dans la nuit et les brouillards que vous savez ; et c'est de cela qu'ils parlent, mais de façons fort différentes – j'y reviendrai sans doute, plus tard.

Comme je ne voulais pas en rester là, j'ai demandé à un homme que je connais sans le connaître, vivant entre Jérusalem et Tel-Aviv, de bien vouloir m'indiquer d'autres écrivains israéliens, domaine où je suis d'une ignorance honteuse ; j'attends sa réponse, mais sans impatience puisque, pour rester dans la tonalité, j'ai repris tout à l'heure le volumineux ouvrage d'Isaac Bashevis Singer (photo), Ombres sur l'Hudson. De plus, sans attendre mon oracle de Terre sainte, j'ai commandé un roman de Samuel Joseph Agnon, écrivain israélien dont j'ai découvert qu'il avait été couronné en 1966 par les géants blonds de Stockholm et qu'il fut même le premier écrivain de langue hébraïque à recevoir leur prix (ces gens-là sont partout…) ; j'étais tombé sur lui parce que, dans ses mémoires, Appelfeld en parle avec amitié et admiration. Comme cet Agnon est né en Galicie, je me suis dit qu'à tant faire que d'être dans la région, je devrais bien, aussi, relire un ou deux livres de mon cher Joseph Roth, naturellement pris par son versant juif et non par son côté austro-hongrois. Par le même genre d'osmose géographique, avoir rouvert le roman de Singer m'a donné envie de relire l'un ou l'autre des Saul Bellow que je possède.

Bref, je ne suis pas sorti du ghetto. Et si, avec un programme pareil, je ne réussis pas à me brouiller à mort avec M. Jazzman, ce sera à désespérer de l'antisémitisme.

lundi 19 février 2018

Chat dans l'évier, mésange en février (petit proverbe)


Il n'y a pas si longtemps que Cosmos, notre félin d'adoption (notre chadopté…), a découvert que la mangeoire artisanale fixée par Catherine au volet de la cuisine était fort achalandée en mésanges friandes de graines de tournesol. Depuis, à mesure des jours, il a tendance à passer de plus en plus de temps dans l'évier (ou à côté, comme ici), dans l'espoir, imagine-t-on, que la vitre finira par voler en éclats sous l'intensité de ses regards. Il n'a pas encore compris qu'il lui serait plus avantageux de vaincre sa frousse du monde extérieur et d'oser enfin franchir le seuil de la porte, pour pénétrer enfin dans l'univers enchanté des oiseaux accessibles. On ne peut pas penser à tout.

dimanche 18 février 2018

Inscriptions dominicales, 2


– Mes faiblesses, mes défauts, masques sans lesquels j'aurais le malheur d'être un autre.

– La religion est une fatigante solution de paresse.

– Ne supposez point d'opinion dans les chefs d'un parti.

– Le bruit lointain d'un convoi, une petite lumière clignotant au fond de la nuit, un coup de sifflet que la distance a presque éteint, les usines abandonnées sous la lune.

– La connaissance du cheveu n'est pas celle de l'homme et j'inclinerais à la prendre pour moins importante.

– Je ne suis pas ennuyeux puisque je ne m'ennuie pas.

– La liberté c'est l'indifférence.

– « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Malheureusement, nous ne saurons jamais à coup sûr ce que Boileau entendait par se concevoir, bien, s'énoncer, clairement, mots, dire, arriver et aisément.

– Comme celles de chacun, mes idées sont des carapaces.

– Je suis malheureux parce que je suppose chez les autres des richesses que je suis seul à posséder.

– Le critique est celui qui ne se suffit pas.

– L'Autriche. L'homme aussi.

jeudi 15 février 2018

Les chats tarés


On pourra sans exagérer considérer mon titre comme un quasi pléonasme, tant les chats dans leur ensemble, s'ils étaient évalués à l'aune de nous autres humains, relèveraient à peu près tous du vocabulaire psychiatrique. Je sais bien qu'on ne peut pas faire de statistiques sur un petit nombre, mais enfin, tout de même, chez nous, les tarés représentent très précisément 100 % d'un cheptel de deux.

Commençons par le plus ancien : Golo. Voilà un félidé qui passe l'essentiel de ses journées (et par conséquent des nôtres) à vouloir sortir quand il est dans la maison, et y rentrer lorsqu'il est dehors. Ce qui a pour effet principal de lui faire passer des heures soit devant la porte – en miaulant bruyamment et d'un ton comminatoire –, soit sur l'appui de fenêtre du salon, en maculant la vitre de la boue récoltée sous ses coussinets, et pour effet induit de transformer son maître en une sorte de groom bénévole, ce qui a tendance à l'agacer un peu – surtout en fin de journée. Et je ne dirai rien des acrobaties auxquelles il se livre pour aller boire dans la grande poubelle qui recueille sous la gouttière les eaux de pluie, alors que si, émus et compatissants, nous lui proposons une gamelle emplie de cette même eau, il la dédaignera avec une mine offensée.

Cette seconde aberration, Golo la partage avec Cosmos, mais selon des modalités un peu différentes. Pour elle (car Cosmos et Golo sont deux femelles, ce qui constitue bien sûr un facteur aggravant sitôt qu'il est question de comportements déments, ou à tout le moins incompréhensibles à l'entendement des humains normaux – je veux dire : des hommes), peu lui chaut que l'eau soit issue d'un robinet plutôt que de la nue : elle la lapera tout pareil ; mais à condition d'aller en récupérer les gouttes parcimonieuses au fond de l'évier de la cuisine, et non – au grand jamais ! – dans l'une des trois récipients mis à la disposition de l'arche, en différents endroits de la maison.

Cosmos a une autre particularité, bien à elle celle-là. Voilà un chat qui ne peut pas me voir m'installer dans un fauteuil sans bondir aussitôt sur son accoudoir afin de mendier caresses et gratouillis avec force ronronnements orgasmiques. Mais entré-je cinq minutes plus tard dans une pièce où il se trouve, le voici qui, donnant les signes de la plus intense panique, prend sa queue à son cou et file se réfugier sous le premier meuble salvateur, comme si sa vie en dépendait, ou si j'étais un habitué du coup de savate en hypocrite ; pour revenir juste après quémander sa ration de câlins.

Pendant ce temps, Charlus vit tranquillement sa vie de chien, prenant dans son panier un repos nécessaire, après avoir abondamment coursé dans toute la maison les deux échappés d'asile dont je viens de vous entretenir.

mardi 13 février 2018

L'amour soudain

Aharon Appelfeld, 1932 – 2018

C'est un roman à deux personnages et à quelques fantômes. L'un de ceux-là est Ernest, un vieil écrivain plus ou moins “raté” qui, au premier paragraphe du livre – dont le titre est celui que j'ai donné à ce billet –, fête son soixante-dixième anniversaire devant le gâteau au fromage et décoré de fraises que vient de lui préparer Iréna, la jeune femme qui lui sert de gouvernante, de femme de ménage, de cuisinière, de confidente… C'est devant le même gâteau que, dans les dernières pages, alors que le cancer s'apprête à gagner la partie, Ernest célébrera son anniversaire suivant.

Ernest n'est pas un écrivain raté, d'ailleurs : c'est un écrivain profondément insatisfait (n'ayant quasiment rien publié), qui passe son temps à se cogner à des portes lourdement scellées, et qui le plus souvent déchire au petit matin ce qu'il a écrit la veille. Pourquoi Ernest n'arrive-t-il pas à écrire ? Appelfeld nous le dit : « Son écriture était prisonnière de sujets universels déconnectés du temps et du lieu, éloignés de sa vie. » C'est ce qui fait fuir ses fantômes, en l'absence de qui il est tout à fait vain d'écrire.

Les fantômes d'Iréna, eux, sont bien présents. Son père et sa mère morts viennent régulièrement lui rendre visite dans le petit appartement où elle vit seule, durant les heures qu'elle ne passe pas chez Ernest. Ils lui parlent, la conseillent, s'inquiètent pour elle, tandis que, chaque vendredi soir, elle allume des bougies pour eux et tente de les rassurer. Ernest, lui, ne voit jamais son père ni sa mère. Paie-t-il, par cette absence, le prix de l'abandon où il les a laissés, dans sa jeunesse, à cette époque violemment troublée où, membre très actif des jeunesses communistes de Bucovine, il pillait avec ses camarades les magasins des juifs “riches” pour aller ensuite distribuer le butin aux misérables, et incendiait les synagogues, ces temples d'une religion rétrograde opprimant le peuple ? L'auteur reste réservé sur le sujet…

C'est l'étrange amour naissant entre lui et Iréna qui lui donnera la clé de la seule porte qu'il est à même d'ouvrir et qu'il ne voyait pas. Pour faire jaillir la source claire et vive, ce n'est pas qu'il creusait au mauvais endroit, c'est qu'il ne descendait pas assez profond : pour retrouver ses parents et sa propre enfance européenne, Ernest l'Israélien doit commencer par ses grands-parents. Il doit retourner vers ces Carpates où il est né et a grandi pour que la mémoire revienne et que s'opère sa transmutation en mots. Et le miracle est double puisque, par la force de cet étrange amour qui lie maintenant l'écrivain malade avec celle qui le veille et le soigne, Iréna aussi s'incorporera à ces souvenirs, à la vie passée d'Ernest, elle franchira la distance à la fois spatiale et temporelle qui les séparent tous les deux des montagnes roumaines, à mesure qu'Ernest lui lit ce qui vient d'être écrit : « Elle ne sait pas toujours où il se trouve au même moment, ni quelle pensées ce lieu suscite en lui, mais elle devine la plupart du temps. Lorsqu'il lui raconte les montagnes des Carpates les paysages ne lui sont pas étrangers. Souvent elle a eu envie de lui dire : Ne t'inquiète pas, même si je n'ai pas été là-bas, je ne suis pas étrangère sur ces chemins. Tu m'as souvent emmenée là-bas. » 

Cette croyance un peu bizarre, cette “certitude onirique”, le plus troublant est qu'Ernest se met à la partager avec elle : « Il s'enfonce de plus en plus profondément dans les montagnes des Carpates. Il sait que ce qui lui a été révélé alors a sombré avec les années et est enfoui. Mais grâce à Iréna il possède la clé qui ouvre les lourdes portes. Parfois il lui semble qu'elle est de là-bas, qu'elle est l'une des petites-filles de Grand-mère, ou peut-être une arrière-petite-fille qui est restée quelques années auprès d'elle et a appris d'elle les lois et les traditions de l'adoration divine, et tous les détails qui s'y rattachent : comment et combien marcher, que dire et quand, à quel moment se taire et de quelle façon, quand prier en murmurant et quand à voix haute. »

À la toute fin du livre, alors que les métastases d'Ernest croissent aussi vite et aussi sûrement que son manuscrit s'épaissit, Iréna est parvenue à se persuader qu'il n'allait pas mourir, que tout allait continuer comme avant, pour peu qu'elle reste constamment auprès de lui. Et il est possible qu'elle ait raison.

Le roman d'Appelfeld compte deux cents pages, découpées en cinquante-deux chapitres, fort brefs donc. Quant à son style, il ressemble beaucoup à celui que lui-même prête à son écrivain fictif : « Plus que jamais importe à Ernest que son écriture soit claire, ordonnée, sans quoi que ce soit de superflu, ni d'exagéré. Il efface une phrase lorsqu'elle comporte un soupçon de coquetterie ou d'enjolivement. […] L'écriture doit aller au fait, sans contorsion. Seuls les êtres à l'âme tourmentée ont une écriture sinueuse, brumeuse, il semble toujours qu'ils ont quelque chose à dissimuler. Une écriture juste doit être comme la chemise paysanne de Grand-père : en coton simple, sans ornement, confortable. Une fois, Grand-père lui a dit que dans la Torah il n'y avait pas un mot de trop, que chaque mot était compté, à sa place. […] À présent, il n'emploie que des mots à l'intérieur desquels on peut voir, des mots qui n'ont pas un double sens, que l'on peut poser comme une tranche de pain ou un pot de lait. »

Et je dis suffisamment de mal des traducteurs quand je le juge mérité pour ne pas signaler ici la très belle élégance dont a fait preuve Valérie Zenatti dans ce passage de l'hébreu au français. Je sens que je n'en ai pas fini encore, avec Aharon Appelfeld.

lundi 12 février 2018

Un petit livre hilarant… et un peu compromettant


L'ouvrage s'appelle Hugothérapie ; il a été écrit par celui dont il est malséant de prononcer le nom (indices : il commence par un c, finit par un u, et son célèbre frère cadet portait souvent un bonnet rouge). Pour préserver jusqu'au bout cet anonymat, nous dirons que ce journaliste surdoué dut se résoudre, il y a environ 70 ans de cela, à passer de longues années dans une maison de santé, tel un vulgaire narrateur proustien au bord du Temps retrouvé. C'est parce qu'il disposait de beaucoup de temps “libre” dans ce cul de basse fosse sanatorium, qu'il entreprit de relire, plume en main, toute l'œuvre de Victor Hugo, correspondance et discours compris ; afin d'en extraire la substantifique bêtise, fort bien illustrée par le slogan ornant la photographie ci-dessus. Cela donne un volume de petit format mais à haute concentration d'hilarité.

Le livre (publié chez Via Romana) se divise en deux parties d'importance inégale. La première est une copieuse introduction intitulée Mode d'emploi : sur un ton à l'ironie constante, en un style aussi revigorant qu'un alcool interdit, l'auteur explique les tenants et aboutissants de son projet, expliquant doctement comment lui, le mal-pensant embastillé hospitalisé a été sauvé de ses errances idéologiques par le grand-père de tous les progressistes présents et à venir, lequel, par la somptuosité de ses boursouflures l'a ramené, penaud et pénitent, dans le giron de la Démocratie et dans les bras de la Conscience Universelle. Mais comme C......u a gardé un assez mauvais fond, il ne se prive pas de certains parallèles entre le XIXe siècle hugolien et nos années quarante (et plus si affinités). Par exemple, le paragraphe où il expose tous les revirements politiques du poète au cours de sa vie, ses retournements de girouette pour toujours se placer dans le sens de l'histoire, ce paragraphe il le conclut ainsi : « […] Et finalement, il est élu député de Paris ; le peuple de la capitale a toujours eu un goût évangélique pour les durs de la onzième heure. »

Quant à la seconde partie, la plus importante en volume, elle est constituée par, si j'ose dire, les pièces du dossier. C'est-à-dire par un grand nombre de citations de Hugo, regroupées par thèmes, et qui n'ont besoin d'aucun commentaire ou presque pour provoquer ris et pouffades, tant l'accumulation de leur pompeuse sottise est hilarogène

Pour terminer, revenons à la citation incrustée dans la photo, dont se gargarisent encore de nos jours des ribambelles de petits blogueurs en prenant des airs importants. Voici ce qu'en dit C......u : « La criminalité est une conséquence de la mauvaise organisation sociale. Les hommes volent et tuent parce qu'ils sont pauvres et ignorants. Surtout ignorants. Apprenez-leur la règle de trois, la liste des sous-préfectures, les propriétés du triangle rectangle et les os du squelette, et aussitôt ils cesseront de braver le Code Pénal. On n'en peut pas douter. Si Al Capone n'avait pas été poussé par la faim, jamais l'idée ne lui fût venue d'attaquer à la mitrailleuse des banques que l'étourdissement de l'inanition lui faisait prendre pour des boulangeries. Et, muni de son certificat d'études, Stavisky ne se fût pas embrouillé dans ses comptes. »

Et ne venez pas me dire que l'auteur a mauvais esprit : je le sais et l'en remercie.

dimanche 11 février 2018

Inscriptions dominicales, 1


– L'on peut être sauvé par autre chose qu'une catastrophe.

– Pas plus de souvenirs que si j'avais Turin.

– Comment a-t-on pu rapprocher des histrions baveux de Dostoïevski les héros de Conrad si proprement déchirés, si heureusement malheureux ?

– Les femmes sont passionnées même dans le calme.

– Enfant pour moi, je puis être vieillard pour un autre.

– Je ne respecte point la loi, mais redoute les hommes qui la gardent.

– Je méprise trop ces gens pour me déplaire en leur compagnie.

– Mais prenez-vous la vie au sérieux, Monsieur ? Non, Monsieur, je la lui laisse.

– Il est parfois amusant de perdre son honneur.

– La morale est un avatar de l'instinct de conservation.

– Les imbéciles éprouvent le besoin de se renouveler.

– Ne jugeons pas, condamnons.

vendredi 9 février 2018

Les inscriptions sont ouvertes !


Louis Scutenaire fut un poète surréaliste belge qui ne perdit jamais une occasion d'affirmer avec force et conviction qu'il n'était ni poète, ni surréaliste, ni belge ; ce qui ne l'empêche pas de ressembler vaguement à un von Stroheim qui n'aurait pas été acteur, cinéaste ni teuton. Né en 1905, il est mort en 1987, ce qui semble tout à fait raisonnable. Entre autres chose"s, il a publié, à partir de 1942, cinq volumes (le dernier étant posthume) de ce qu'il appelait ses Inscriptions. De quoi s'agit-il ? De phrases, de sentences, de simples notes, d'essais de poèmes, de tentatives de récits, d'aphorismes, etc. Ces fourre-tout que sont Mes inscriptions, Scutenaire les résume ainsi : « J'ai quelque chose à dire. Et c'est très court. » ; ce qui vous donne une première inscription scutenariale.

Il va y en avoir d'autres puisque, dès dimanche, Louis Scutenaire remplacera Ramón Gómez de la Serna, ici même et dans les mêmes conditions de présentation. Dans la mesure où il est de notoriété publique que je n'en fais jamais qu'à ma tête, il sera parfaitement inutile de protester en commentaire si jamais ces inscriptions d'Outre-Quiévrain n'ont pas l'heur de vous convenir.

Voilà.

mercredi 7 février 2018

Mes quelques jours avec Cousteau, Intra muros


Ce n'est évidemment pas de l'homme au bonnet rouge que je compte vous entretenir céans, mais de son frère aîné, Pierre-Antoine (1906 – 1958), celui dont Jean Galtier-Boissière a pu dire qu'il fut le journaliste le plus brillant de sa génération. Amis progressistes aux narines délicates, vous feriez bien de quitter tout de suite ce billet, qui risque fort de ne pas nauséabonder dans votre sens. Intra muros est le journal qu'il tint entre le 12 janvier 1946 et le 18 juillet 1953, soit durant les sept années et demie où il fut incarcéré, d'abord à Fresnes, où il reçut sa condamnation à mort pour cause de collaboration avec l'occupant allemand, puis à Clairvaux après la commutation de sa peine en prison à vie, et enfin à Eysses, où il fut gracié par le bon président Auriol.

Ce qui émerge de ces cinq cents pages (éditées par Via Romana), c'est le portrait d'un homme qui ne regrette rien, non seulement, mais qui considère même que se renier serait la pire des déchéances. De fait, il n'a pas de mots assez flétrisseurs pour les anciens “collabos” qui n'ont de cesse, à partir de 1945, de courber l'échine devant leurs juges et de leur donner des gages d'humble repentance (Thierry Maulnier, par exemple, en prend pour son grade, et il est loin d'être le seul.) : l'opportunisme et la tiédeur le révulsent.  « Les seuls résistants respectables sont ceux de 40, et les seuls collaborateurs respectables ceux de 44. » Quant à lui, fasciste il fut, fasciste il demeure ; ce qui ne signifie nullement pétainiste : Cousteau n'a pas plus d'estime pour le vieux maréchal que pour le général qui l'a remplacé. « Il était aisé de prévoir, écrit-il, ce qu'il adviendrait des techniciens du double jeu vichyssois. Ce double jeu-là était la seule chose à ne pas faire, la seule chose vraiment absurde, insoutenable, indéfendable. Ignominieuse par surcroît (…). Du simple point de vue de l'efficience, il fallait être avec les Allemands à fond ou contre les Allemands à fond. Il fallait rejoindre de Gaulle à Londres ou s'allier avec Hitler, résister les armes à la main ou collaborer les armes à la main. Mais ne point se perdre dans le jeu sordide et dérisoire des contre-assurances, des restrictions mentales, des freinages sournois et des adhésions réticentes. »

Est-il besoin de dire ce qu'il pense des résistants du 32 août, des épurateurs de la 25ème heure, de Sartre et de ses acolytes, de tous ceux qu'il appelle les fifaillons (FFI ---> fifi---> fifaillon) ? Ils lui permettent au moins d'exercer sa verve sarcastique et son sens de l'humour souvent féroce. Car on sourit beaucoup, pendant la lecture de ce journal, même et surtout quand la situation est dramatique. Et le duo que forme notre Cousteau avec Lucien Rebatet, compagnon d'incarcération, vaut son pesant d'ausweis. Par exemple, lorsqu'il arrive à Fresnes, en janvier 46, il note que la peinture verdâtre de ses murs font ressembler sa cellule à un gros aquarium. Il ajoute : « Mon petit frère s'y sentirait très à l'aise. » Ou encore ceci, écrit en avril 48 : « Passé ce dimanche à jouer à la pelote basque. Je n'avais pas réfléchi jusqu'à présent que la pelote basque est bien le sport pénitentiaire par excellence. Car que faut-il pour y jouer ? Un mur. Et les murs, on en aurait plutôt à ne savoir qu'en faire. D'autre part, ce ne sont pas de petits murs ridicules par dessus lesquels les balles risquent de passer à tout instant. Nous avons ce qui se fait de mieux. » L'humour n'entraîne pas l'oubli, et Cousteau assaisonne sévèrement ses juges et ses geôliers, mais toujours avec une pointe de sel :  « Seigneur, si vous me pardonnez mes offenses comme je leur pardonne les leurs, je suis foutu, Seigneur. »

Aussi fasciste entre ses quatre murs qu'il l'était à la direction de Je suis partout, il ne perd jamais une occasion d'accabler de sarcasmes et de mépris la démocratie en général et la France de la IVe République en particulier. Il en arrive à trouver des accents qui résonnent étrangement à nos oreilles d'aujourd'hui ; comme s'il parlait là, tout près : « Tout compte fait, note-t-il en 1951, il n'est pas étonnant que j'aie été “de gauche” jusqu'à mes vingt-cinq printemps et donnant dans toutes les zozoteries pleurnichardes de la Conscience Universelle. J'étais accablé d'un complexe d'infériorité, j'étais timide avec les femmes, avec les patrons, avec les sergents de ville, et convaincu que j'étais un raté, que je ne ferais, comme on dit, jamais rien dans la vie. Ce sont là des dispositions idéales pour se sentir à son aise dans la démocratie, qui est faite, si merveilleusement, à la mesure des médiocres et des abrutis. »

Et ceci, qui sonne encore plus actuel peut-être : « Ce qui compte, pour les gens de la Conscience Universelle, en politique, ce n'est point ce qu'on fait mais ce qu'on dit. Tant qu'on n'a pas compris cela, et qu'on ne s'en est pas pénétré, on demeure devant le déroulement de l'histoire contemporaine comme un analphabète balbutiant. Phénomène étrange, qui heurte le sens commun mais dont l'illogisme n'est qu'apparent. Les gens de la Conscience Universelle, vivant dans un monde essentiellement poétique et sans aucun point de friction avec la réalité, sont voués, tout naturellement, à admettre la primauté du verbe sur le fait brutal. Mieux, le verbe est pour eux la seule réalité et les faits ne sont guère que des contingences accessoires dont ils se font fort, justement, de modifier la nature au gré de leur pseudo déterminisme progressiste. A-t-on jamais vu qu'une construction de l'esprit fût mise en danger par une objection rationnelle ? Si les choses ne sont pas comme elles devraient être, ce sont les choses qui ont tort. (…) C'est pour cela que les meneurs de peuples n'ont pas grand-chose à craindre des gens de la Conscience Universelle, et qu'ils peuvent tout se permettre, toutes les iniquités, toutes les abjections, à la condition absolue qu'ils usent d'un certain vocabulaire benoîtement orthodoxe. »

J'avais relevé encore d'autres passages, dont certains d'un ton plus grave, plus douloureux, mais trop longs pour être reproduits ici et qui ne supportaient pas la coupe. Et il y avait aussi d'autres aspects de ce journal et de son auteur à mettre en lumière, notamment tout ce qui concerne ses essais de critique littéraire – cvar Cousteau lit énormément durant ces années d'inactivité contrainte, et c'est un lecteur au jugement acéré, là aussi.  Mais je suis déjà bien long : ce sera à chacun d'aller y voir pour son propre compte, en se plongeant, Intra muros, à la rencontre d'un homme qui mérite grandement d'être lu.

mardi 6 février 2018

Petit bonhomme de neige


Catherine est en train de faire de Charlus un authentique chemineux (j'ai manqué écrire cheminot, mais j'ai craint qu'on ne confondît alors mon Ch'ponk avec un planqué de la SNCF), et je trouve que la photo prendrait presque, pour peu qu'on ait la cervelle un peu épique, des allures de retraite de Russie.


Signalons aussi, pendant que nous sommes là, que l'animal, hier, a hérité un nouveau surnom, dû à un hirsutisme que l'on suppose provisoire, mais sans en être tout à fait assuré : Chewbacca. Nous avons pris à bord, bien adapté à la taille de notre vaisseau immobile, un chewbacca de poche.

lundi 5 février 2018

Les prénoms de France


Le snobisme consistant à trouver très chic, lorsqu'on est normand, auvergnat ou artésien, de donner à sa progéniture des prénoms étrangers, ce snobisme-là n'est pas né d'aujourd'hui ; mais il est longtemps resté judicieusement confidentiel, ne touchant que des individus isolés n'ayant aucun pouvoir d'entraînement ; comme par exemple ces parents d'un écrivain pour adolescents qui, au tout début des années vingt, prénommèrent leur fils Boris. C'est lorsque les prénoms anglo-saxons apparurent sur les registres d'état-civil de France que la peste commença à se propager tel le feu sur une traînée de poudre, d'autant plus vite que le mal ne tarda pas à gagner la populace : c'est ce qu'on pourrait appeler le snobisme quart-mondiste, ou quart-mondial.

Bien avant les actuelles armées de Kevin, de Brandon, de Jérémy, de Priscilla ou de Paméla, il y eu la petite troupe des avant-gardistes : les Jonathan ; lesquels sont devenus l'objet d'une étrange mutation, sans doute parce que le prénom est désormais perçu comme français à cent pour cent, comme prénom de souche. Du coup, les snobs au carré ont décidé de réagir vigoureusement en réaméricanisant ce pauvre Jon. C'est ainsi que, voilà quelques jours, à la faveur d'un fait divers sans intérêt, on a vu bondir sur scène un Jonathann ; dont, j'imagine que, dans l'esprit des géniteurs, le redoublement final sert à indiquer que le prénom de leur fils doit impérativement rimer avec âne, ou à la rigueur avec Anne

Trouvaille ingénieuse, certes, mais qui risque de s'éventer assez vite. Quand, dans quelque temps, par le simple effet d'émulation de la bêtise, on se retrouvera avec des Jonathann à tous les carrefours, il faudra bien que les snobs au cube trouvent autre chose pour singulariser leurs rejetons. Dès maintenant, je leur suggère d'adopter la graphie Djonathann, qui, convenez-en, a fort belle allure. Ceux qui vont souffrir, je le crains, ce sont les futurs snobs puissance 4, dans la mesure où aucune lettre française ne pourra rendre la prononciation, même approximative, du th anglais. À moins que, d'ici là, les cerveaux en émulsion permanente de la post-modernité n'en aient bricolé une : c'est avec une certaine confiance que j'attends.

dimanche 4 février 2018

Greguerías del domingo, dernière


– Rien ne donne plus froid aux mains que de s'apercevoir qu'on a oublié ses gants.

– Toute goutte naît avec une vocation de stalactite et tombe comme une simple goutte mortelle.

– Le Créateur garde les clés de tous les nombrils.

– Les animaux sauvages, lorsqu'ils parlent de ceux qui vivent dans les parcs zoologiques, les qualifient, avec mépris, de “bureaucrates”.

– Le H est une lettre tellement muette et transparente qu'il nous arrive de ne pas nous rendre compte qu'elle n'est pas à sa place.

– La durée de la matinée change tous les jours.

– Dante se rendait tous les samedis chez le coiffeur pour se faire rafraîchir la couronne de lauriers.

– C'est l'irrémissible part de singe qu'il y a en nous qui troue les chaussettes.

– Réponse de jeune fille effrontée : « Je n'ai pas trois mains ! »

– On se demande parfois si la grande erreur dans la vie n'est pas de croire que la tête a été faite pour penser.

– Le soutien-gorge est le loup de la poitrine.

– Lorsque le voisin du dessus passe l'aspirateur, il absorbe toutes les idées qu'on a pu avoir.

mercredi 31 janvier 2018

Traduttore, etc.


On se demande parfois, lorsqu'on lit des écrivains s'exprimant dans une autre langue, quel démon a pu pousser certaines personnes, un jour, à décider qu'elles seraient traducteurs ou rien ; un peu comme si votre serviteur avait choisi d'exercer un métier réclamant une haute habileté manuelle. C'est un certain M. Ledoux qui m'a amené à faire cette réflexion, mais hélas il est loin d'être seul de son engeance. M. Ledoux a traduit de l'anglais au français, croit-il, le roman de Mme Oates qui s'intitule Eux (en V.O., Them : jusque-là rien à redire) et que je lis en ce moment – avec assez peu d'enthousiasme, mais c'est une autre question. Je ne sais pas si M. Ledoux connaît bien l'anglais, mais, concernant la langue d'arrivée, on ne peut pas dire qu'il pèche par excès d'élégance ni de vocabulaire.

Ainsi tombai-je tout à l'heure, à la page 183 (édition Points Seuil) sur cette courte phrase : « C'était avec le souvenir de son père qu'il devait se coltiner. » Outre que le verbe n'est pas d'un niveau de langue bien relevé (mais, évidemment, j'ignore quel verbe anglais a employé l'auteur), il signifie quelque chose comme : porter avec difficulté, assumer une tâche pénible, etc. Il est donc tout à fait impossible de se coltiner avec. La vérité des choses est que M. Ledoux est tombé dans le piège grossier que je croyais réservé aux blogueurs de modèle courant, à savoir confondre se coltiner avec se colleter. Le drame n'est pas cette bévue en elle-même, puisqu'elle est facilement repérable ; c'est qu'elle jette brusquement la lumière sombre du discrédit, ou au moins du doute le plus suspicieux, sur l'ensemble du roman que l'on est en train de lire.

D'autant que, si M. Ledoux présente de nettes faiblesses de vocabulaire, il ne se rachète guère par l'élégance du style. Dans le même paragraphe d'où j'ai extrait la phrase précédente, en voici une autre (c'est moi qui souligne) : « Comme Jules passait devant un banc du parc, un vieil homme l'observa attentivement, comme sur le point de le reconnaître. » Encore une fois, je ne connais pas personnellement Mme Oates, mais je doute qu'elle ait pu écrire et laisser imprimer sous son nom quelque chose d'aussi pataud.

S'ils continuent à m'énerver comme ça, je vais finir par ne plus lire que des auteurs français. À la rigueur belges ou roumains.

mardi 30 janvier 2018

Noël en décembre


Fait suffisamment rare pour être signalé : nous avons vécu une fin d'année à la fois sobre et balzacienne.

dimanche 28 janvier 2018

Greguerías del domingo, 8


–  Presque toutes les enseignes lumineuses sont neurasthéniques.

– L'homme qui recommande son médecin spécialiste à cet ami qui “a la même chose” aspire à être remplacé et relevé de sa maladie.

– Le thé est une sorte de tabac à tremper.

– C'est toujours grâce à la nouvelle arme qu'elles utilisent que les armées gagnent les guerres… La première à se servir du tambour a remporté une victoire.

– Tout Grec est à la fois lui-même et un ancêtre.

– Il est dangereux de voir plus d'étoiles qu'il n'y en a.

– L'albâtre est tellement charnel qu'il pourrait porter une chemise.

– La puce fait du chien un guitariste.

– C'est avec le papier gommé blanc qui borde les planches de timbres que l'on devrait affranchir les lettres anonymes.

– Les cimetières sont peuplés de gens qui “ont ri les derniers”.

– Lever ses lunettes vers le ciel pour les nettoyer est un geste d'astronome.

– Le bourreau est comme l'anthropophage, il tue pour manger.

samedi 27 janvier 2018

L'étrange cas du docteur Charlus et de Mister Ch'ponk


Non seulement Charlus est né avec une crête sur la tête, mais voilà qu'il s'est mis à lui pousser des rouflaquettes aux joues. Il ne devrait plus tarder à ressembler aux Dupondt lorsqu'ils ont avalé de l'aspirine frelatée. À part ça, l'animal a eu cinq mois hier : les parents et l'enfant se portent bien.

mardi 23 janvier 2018

Monsieur Durand ou les nouveaux déboires intérieurs


S'ils n'étaient d'un maniement aussi pratique et d'un abord aussi agréable, il y a beau temps que j'aurais cessé d'acheter des volumes de la Pléiade, en tout cas de ceux publiés ces quarante dernières années. Depuis deux ou trois jours que je relis François Mauriac (Mémoires et Nouveaux mémoires intérieurs), je ne cesse de pester contre celui que j'ai entre les mains, où sont réunis les essais autobiographiques de l'écrivain. Il date de 1990 et sa réalisation a été confiée à un certain monsieur Durand (quelle funeste idée on a eu de l'en faire sortir !). Ses notes occupent trois cents pages sur mille trois cents, ce qui est déjà une preuve de sans-gêne. Mais surtout, pour une qui se révèle utile, informative, précisante, les neuf autres ne sont là que pour permettre à M. Durand d'étaler sa cuistrerie satisfaite d'universitaire au petit pied, n'étant que du bavardage n'ayant qu'un rapport fort ténu avec le texte qu'on est occupé à lire. Mais, pour M. Durand, la moindre idée qui traverse le casier à fiches lui tenant lieu de cerveau vaut la peine qu'on interrompe grossièrement le lecteur pour l'informer que “sur cette question Mauriac n'a pas toujours été d'un avis aussi tranché” ou bien lui indiquer que telle transition est particulièrement subtile (sous-entendu : moi, universitaire, moi spécialiste, je te fais remarquer, épais lecteur, humain approximatif, ce qui t'aurait immanquablement échappé sans moi). Bien sûr, on finit par ne plus y aller patauger, dans ce palus de fin de volume, mais tout de même : le simple fait de se souvenir qu'il y est suffit à ce qu'un léger agacement persiste au fond de soi.

Cela n'est pourtant pas de taille à gâcher le plaisir que j'éprouve à relire  les Nouveaux Mémoires intérieurs, que j'ai toujours préférés à ceux qui ne le sont pas, nouveaux. Publiés en septembre 1965, cinq ans exactement avant sa mort, par un homme octogénaire de fraîche date, il s'agit en fait, pour l'essentiel, d'articles précédemment écrits, et souvent parus dans des revues ou journaux, mais que Mauriac a cousus ensemble avec une telle habileté qu'il faudrait être un lecteur plus aiguisé que moi pour y repérer les raccords : c'est une sorte de patchwork que l'art a transformé en un linceul impeccable. Car il y est beaucoup question de la mort, dans ces Mémoires-là ; celle de l'auteur qui s'approche, bien sûr ; aussi celle des nombreux témoins de son enfance, dont les ombres reprennent vie dès qu'il pousse, en fin de chaque printemps, la porte de Malagar. Finalement, c'est plutôt dans des teintes automnales que baigne le livre, et l'on pressent que l'hiver ne tardera plus, même s'il arrive éclairé par les lumières d'une foi vivante, tantôt douces et diffuses, tantôt zébrantes comme l'orage.

Pourtant, Mauriac ne serait pas Mauriac si, dans ce climat de fin de veille, il ne s'autorisait encore quelques coups de patte, griffes seulement à demi rentrées. Du reste, Mauriac a rarement eu à se servir de l'épée qu'il porte au côté les jours de réception académique, lui qui est capable de vous tuer proprement son homme avec une simple épingle mouchetée ou un couteau à beurre. On peut donner un exemple de sa manière d'exécuter un individu en se donnant l'air de l'absoudre : une sorte de bénédiction capitale, si l'on veut, comme on prononce une peine du même nom.

Dans son chapitre XII, il revient sur la revue catholique qu'il a fondée en 1930, Vigile, à la direction de laquelle il a eu la malencontreuse idée d'associer celui qu'il nomme – ou plutôt ne nomme pas – l'abbé X, lequel se comporte dès le début comme un censeur inquisitorial, auquel il est hors de question de résister, tant il sait se montrer non seulement autoritaire mais manipulateur. Et voici comment Mauriac conclut les quelques paragraphes qu'il lui consacre : « […] si donc je pensais avoir le droit de le blâmer, bien loin d'admettre qu'il ait pu avoir le moindre tort, il soupirait : « Je savais que je devais aujourd'hui souffrir par vous ! » Et il offrait à Dieu sa souffrance. Il se faisait martyr et il me faisait bourreau. J'avais beau protester, taper du pied : plus je m'irritais et plus il s'offrait en holocauste. » Et c'est maintenant que le picador plante sa banderille : « Il faut se garder de rappeler à ce propos certains traits de Tartuffe qui ressemblent à cette ruse ; car chez l'abbé X il n'y avait nulle tromperie. Il ne trompait que lui-même et à son insu. »

Tout Mauriac est là : on ferait une lourde erreur en établissant un parallèle entre mon abbé et l'ignoble Tartuffe. Mais, en l'affirmant, je mets tout de même côte à côte l'abbé et Tartuffe ; ne serait-ce que pour indiquer le chemin “interdit” à ceux qui ne l'auraient pas repéré tout seuls. 

Bien sûr, les traits de ce genre ne sont pas très nombreux dans ces Nouveaux Mémoires, alors qu'ils fourmillent dans le Bloc-Notes, car le ton adopté et le climat créé ne s'y prêtent que peu. Mais, parfois, le bretteur ne peut s'empêcher de pousser une botte, avant de retourner se blottir au coin de son feu, l'œil encore tout pétillant de ce bref assaut. Et le lecteur se prend à rêver, quelques secondes seulement mais avec gourmandise, de la manière dont François Mauriac aurait accommodé notre fâcheux M. Durand.

dimanche 21 janvier 2018

Greguerías del domingo, 7


– Victor Hugo est né pour être statue.

– Les pingouins sur la grève doivent être désolés d'avoir raté le bateau.

– Le panégyrique semble alimentaire, mais c'est faux.

– La pluie ne noie pas les puces.

– Sur la lune, on a vu voltiger les papiers d'un pique-nique antédiluvien.

– Les jours de vent, les joncs ont cours d'escrime.

– Le plus amusant dans notre squelette, ce sont ses hanches de grand papillon d'os.

– Il est absolument interdit à un caissier de se rendre dans une agence de voyage.

– Dans nos rêves se glissent parfois des amis de nos amis qui ne sont pas nos amis.

– Au Moyen Âge, il y avait des dentistes pour les créneaux.

– Il était tellement moral qu'il poursuivait les conjonctions copulatives.

– Les hirondelles retournent à leur nid avant qu'il ne fasse nuit noire : l'idée qu'on puisse les confondre avec des chauves-souris les révulse.

samedi 20 janvier 2018

Joyce Carol Oates et les gens ordinaires


Ce pourrait être une sorte de Simenon qui serait devenu profus : les romans de l'Américaine Joyce Carol Oates dépassent fréquemment les sept cents pages (plus de onze cents, même, pour Blonde, cet étrange livre qui est une sorte de décalque et d'approfondissement de la vie de Marilyn (« Qui ? Monroe ? – Évidemment, Monroe ! Vous en connaissez d'autres, des Marilyn ? ») mais reste néanmoins un roman ; cela ne l'empêche pas d'en avoir écrit plusieurs dizaines, ce qui suffirait à justifier mon rapprochement avec le Belge. Mais c'est surtout que, comme lui – et pour autant que j'en puisse juger après seulement trois ou quatre œuvres lues –, elle s'intéresse principalement à des gens très ordinaires, présentant une façade lisse, presque invisible, et à qui, soudain, il arrive quelque chose qui n'aurait jamais dû se produire et qui, lézardant brusquement le masque qu'ils portent, les contraint à sortir de leur anodine coquille de silence. En sortent-ils, d'ailleurs ? Non, pas vraiment. Il se peut même qu'ils s'y enferment à triple tour, comme le fait le père de la famille Mulvaney après le viol de sa fille unique (unique en tant que fille : Marianne Mulvaney a trois frères), et c'est précisément ce silence brutal, assourdissant, remplaçant la façade de bonheur et de gaîté que, dès le début nous sentons dangereusement factice, qui va précipiter la famille dans le chaos et, de proche en proche, de fêlures en cassures, la détruire, comme nous en prévient honnêtement le titre : Nous étions les Mulvaney.

J'ai fait allusion au viol de Marianne, adolescente et vierge, qui est l'étincelle primordiale : c'est sans doute à cause de lui que j'ai abandonné le roman au bout d'une centaine de pages, avant d'y revenir quelques jours plus tard et de me laisser empoigner par lui. Généralement, les histoires de viol m'ennuient, surtout lorsqu'elles sont traitées par des femmes. Je sais bien que je vais faire hurler en disant cela, mais je n'y puis rien, c'est ainsi : les intrigues de roman à base de viol me font généralement tomber le livre des mains, tout comme le font les récits de rêves. Seulement, là, en reprenant le roman où je l'avais laissé, je me suis vite rendu compte que le viol n'était pas le sujet du livre, ce n'était que son prétexte, son élément déclencheur ; tout comme, dans un raz-de-marée, ce n'est pas l'effondrement de la croûte terrestre sous-marine qui compte et intéresse mais l'énorme vague qu'il engendre. Ici, la vague, c'est la dissolution implacable d'une famille où l'on parle énormément pour ne rien dire, mais dont tous les membres sont soudain frappés de mutisme dès lors qu'il y aurait vraiment de quoi parler. En fait, si l'action ne se déroulait pas essentiellement dans les années soixante-dix, on pourrait dire que les Mulvaney sont des “bobos” ; ou encore des “néo-ruraux”. La mère, Corinne, est particulièrement gratinée : femme se voulant fantasque, éprise d'antiquailleries, brassant énormément d'air mais ne faisant à peu près rien, cependant que son mari travaille (et réussit) du matin au soir pour entretenir la ferme de sa Marie-Antoinette et les quatre enfants qu'il lui a faits. C'est, pour ceux qui connaissent le spécimen, une sorte de Virginie B., mais en nettement plus attachante tout de même. Après le viol de la fille, cette sympathique façade va se lézarder rapidement, et les murs qui semblaient porteurs vont montrer, en s'écroulant, qu'ils ne portaient que du vent. (Tout cela est noté trop rapidement et de manière bien trop superficielle : le roman vaut beaucoup mieux que l'image que j'ai peur d'en donner.) Mais, au bout du compte, on se demande si ce tsunami n'était pas ce qui pouvait arriver de mieux aux Mulvaney, en les expulsant de ce petit paradis factice que constituait la ferme familiale ; et l'on ne trouve évidemment pas de réponse assurée, car tel est le talent de Joyce Carol Oates, de toujours nous contraindre à naviguer dans des eaux incertaines, où le bien et le mal sont perpétuellement changeants.

(Je voulais, dans ce même billet, parler aussi d'un autre roman remarquable de la même : Les Chutes. Mais je m'aperçois que j'ai déjà dû perdre en route les trois quarts de mes douze lecteurs habituels ; remettons donc à une prochaine fois l'excursion à Niagara Falls.)

mardi 16 janvier 2018

Diagnostic & remède


Si le gauchiste se trouve dans l'état pitoyable où nous le voyons hélas trop souvent, et qui est parfois confondu à tort avec la simple démence, en raison de la troublante proximité des symptômes, c'est en réalité à cause d'un dérèglement de sa glande idéologique qui se met à sécréter beaucoup trop d'hormones collectivistes. Le mal peut dans certains cas être réversible, au prix toutefois de quelques séquelles psychiques qui mettent rarement l'existence du sujet en danger, mais il est essentiel, dès l'apparition des premiers signes inquiétants, de consulter sans tarder un bon endoctrinologue.

dimanche 14 janvier 2018

Greguerías del domingo, 6


– Le côté pratique de la civilisation apparaît lorsqu'on invente le fer à cheval.

– Il avait une voix triste, comme sortie de son squelette.

– On parle de “lapin chasseur” pour dissimuler qu'il s'agit d'un lapin délevage.

– L'un des contrastes les plus amusants dans les spectacles modernes, c'est, à la boxe,  lorsque le petit homme en bras de chemise et cravate aide l'athlète vainqueur à lever le bras. Quel bel effort !

– Les mouettes naissent des mouchoirs que l'on agite au départ des bateaux.

– Chacun de nos éternuements éteint une petite bougies de nos anniversaires à venir.

– Cette femme m'a regardé comme on regarde un taxi occupé.

– Le M se sentira toujours supérieur au N.

– Les trains devraient tous partir en même temps, car rien ne vous donne autant le vertige que de voir avancer le wagon d'à côté par la fenêtre immobile.

– C'est par le chas des arcs de triomphe que passe le fil de l'histoire.

– La grande joie de l'escabeau, c'est de voir tomber le marteau du haut de sa plus haute marche.

– Les crabes sont des mains de pianistes interprétant maladroitement des barcarolles.

jeudi 11 janvier 2018

Le monde Sándor


Sándor Márai (1900 – 1989) est un écrivain hongrois, ce qui n'est pas donné à tout le monde. C'est d'ailleurs pourquoi on devrait plutôt l'appeler Márai Sándor, ainsi qu'on a coutume de le faire dans son parler finno-ougrien. Notons aussi que, pour écrire les noms magyars, un clavier espagnol s'avère bien précieux. Toujours est-il que certains de ses romans sont disponibles en français ; on peut même en acquérir cinq d'un coup, grâce à un volume de la Pochothèque, cette Pléiade du miséreux (si l'on veut bien considérer que la collection Bouquins est déjà la Pléiade du pauvre) ; parmi ces cinq-là, je viens de terminer Les Braises.

Le roman se situe presque tout entier – à part son ouverture – à l'intérieur d'une salle à manger de château, pièce qui n'a pas été habitée depuis de nombreuses années, de même que toute l'aile qui la renferme, le châtelain, un général, se confinant volontairement dans une autre partie de sa demeure, avec quelques domestiques et Nini, la gouvernante qui l'a vu naître et qui a maintenant 91 ans. Dans cette salle à manger, le général va passer la soirée et une grande partie de la nuit – l'aube point au moment où le livre s'achève – avec Konrád, son ami d'enfance, d'adolescence et de jeunesse, qu'il n'a pas vu depuis 41 ans. Tout le roman n'est qu'une longue conversation entre eux, dans laquelle d'ailleurs, c'est presque toujours le général qui parle : on pourrait appeler cela un “monologue ponctué”. Entre eux, une chaise vide, celle de l'épouse morte du général, Kristina. Il s'agit, pour ces deux vieillards (ils ont près de 75 ans et vivent dans la première moitié du XXe siècle) de solder leur compte, d'apurer le passé, de faire jaillir la vérité avant que la mort ne vienne les prendre. Sauf que la vérité ne jaillit pas comme d'un puits, surtout après 41 ans de silence. Elle est tapie au fond de l'œil d'un vaste entonnoir, dans lequel on comprend que les deux hommes ne pourront descendre qu'en dessinant des cercles concentriques de plus en plus rapprochés, rapides, et donc dangereux. Le général semble mener cette sorte de danse macabre circulaire, mais le lecteur en arrive assez vite à se demander si ce n'est pas plutôt le laconique et réticent Konrád qui détient toutes les clés. Les clés de quelle porte ? C'est l'objet du roman : à  vous d'aller la pousser.

Sándor Márai a partagé les dernières décennies de son existence entre la région napolitaine et la Californie. Après avoir, en deux ou trois ans, vu mourir la plupart de ses proches : épouse, fils, frères…, il se suicide le 22 février 1989, quelques mois avant que la Hongrie ne soit libérée de la tyrannie communiste qui l'avait conduit à l'exil. Même les grands écrivains sont parfois mal inspirés.

mardi 9 janvier 2018

Nom de chien : le nom


À sa naissance, le 26 août de feue l'année 2017, la sorte de peluche que l'on voit ici a été baptisée Newzealand (ainsi orthographié si ma mémoire est sans faille) par l'homme chez qui s'est produite cette venue au monde (son “père porteur” ainsi que le nomme Catherine…) : c'était, si l'on veut mon avis, un peu abuser de l'obligation de lui trouver un nom commençant par N. Faisant fi d'icelle, nous l'avons comme on sait rebaptisé Charlus dès son entrée chez nous, fin octobre. Mais, depuis, il y a eu, le concernant, prolifération de canonymes, si je puis risquer le néologisme. Pour Catherine tout d'abord, Charlus est devenu Pioupiou ; non parce que c'était une jeune recrue dans notre armée fantasque, mais par une tentative de restituer verbalement le couinement bref produit par son renard en peluche lorsqu'il lui mordille la tête. Quant à moi, je l'appelle le plus souvent Chponk : c'est ainsi que l'un de nos amis, violemment picard, avait surnommé Ludovic, le fils de Catherine, à l'époque désormais lointaine où il arborait une superbe crête fluo. En réalité, et de plus en plus, son nom de Charlus (dans Calcutta désert, évidemment) ne sert plus que lorsqu'il s'agit de l'appeler. Ou de l'engueuler quand on le surprend en train de pisser dans le salon ; ce que, grâce à Dieu, il ne fait quasiment plus. Il est à noter que, si le nom proustien de nos chiens est toujours d'une remarquable stabilité temporelle, les sobriquets adventices peuvent varier assez considérablement au fil des jours et des mois : comment se nommera Charlus dans un an ? Dans cinq ans ? Celui qui tenterait de le deviner tomberait probablement sur un os.
 

lundi 8 janvier 2018

La baleine blanche et le briseur de barrages


C'est une chose curieuse, que ces blocages que l'on peut faire sur certains livres. Dans mon cas, il s'agit toujours de romans ; et pas de ceux qui m'arrivent vierges de toute réputation ou presque : ceux-là, s'ils me rebutent, je les abandonne sans le moindre regret après quelques dizaines de pages, parfois un peu davantage, et en général n'y reviens plus. Non, je parle de ces ouvrages qui s'avancent tout auréolés d'une réputation plus que flatteuse, œuvres consacrées par les siècles qu'on ne peut se dispenser d'avoir lues, qu'on est tenu d'aimer, etc. Quand l'un d'eux me repousse, se ferme, j'ai tendance, je crois, à prendre cette fin de non-recevoir comme un affront ; ou une provocation teintée d'ironie plutôt condescendante (« Allons, ne fais pas cette tête-là : tu auras peut-être plus de chance avec moi la prochaine fois, qui sait ? »). De fait, en général, je m'obstine. Et c'est pour m'apercevoir que ce que j'ai nommé “blocage” se comporte en fait plutôt comme un barrage hydraulique. Durant des années je patauge du côté du réservoir ; trois, quatre, cinq fois, je reviens buter contre le mur de béton convexe sans parvenir à trouver le sas qui me permettrait, l'empruntant, d'aller ensuite descendre sans effort le tranquille cours d'eau qui chantonne derrière.

Et puis, un jour, “ça passe”. Parfois avec difficultés et sans grand agrément. Ainsi, il y a cinq ou six ans, peut-être dix, je suis enfin venu à bout de Sous le volcan de Malcolm Lowry ; mais ce fut sans plaisir, par le seul jeu de la volonté, en me demandant jusqu'à la dernière page ce que je foutais là. D'autres fois, c'est nettement plus gratifiant. Ainsi de l'Ulysse de Joyce, abordé sept fois et six fois abandonné avant la centième page. La septième tentative fut la bonne et j'y pris un réel plaisir. Mais il faut dire que, peu avant, durant l'escale qu'il fit chez nous à son retour du Québec, Ygor Yanka, par sa persuasion enthousiaste, m'avait habilement ouvert deux ou trois vannes de ce barrage-là, ce qui m'a évidemment facilité la nage.

Dans certains cas, la chose est si nette et si soudaine que j'ai plutôt l'impression que, sans que j'y aie auparavant repéré la moindre faille, c'est le barrage tout entier qui cède d'un coup. C'est ce qui est en train de se produire avec Moby Dick, que je tente vainement de lire depuis trente ou quarante ans (je n'essaie pas tous les matins, évidemment…), sans jamais être parvenu à dépasser la première cinquantaine de pages. Je ne saurais même pas dire pourquoi j'ai repiqué au truc avant-hier en fin de journée, au sortir de Balzac. Eh bien, non seulement, des sept cents et quelques pages du roman je m'apprête à franchir le cap de Bonne-Espérance (le passage du premier au second tome), mais je me demande comment j'ai pu être arrêté par ce livre durant autant d'années. Du coup, tout fiérot de cette victoire, j'ai ressorti de son étagère le Nostromo de Conrad (barrage particulièrement solide aussi) ; et, si l'état de grâce se prolonge avec lui, je bifurquerai du côté de chez Faulkner, dont les romans, jusqu'à présent, ne m'ont jamais été qu'un archipel de barrages, si je puis dire. Si tout se passe bien, je devrais finir, un de ces jours, par mourir en haute mer.

dimanche 7 janvier 2018

Greguerías del domingo, 5


– Comme la lune se couche au-delà de l'horizon, nul ne sait si elle tombe pile ou face.

– Encore heureux que les moustiques n'aient pas eu l'idée de jouer du saxophone.

– Lorsqu'un homme meurt, ses idées restent classées dans les archives ; mais on perd la clé du classeur et le classeur avec.

– L'architecture arabe est un agrandissement du trou de la serrure.

– Les coiffeurs graissent la patte des chiens pour qu'ils aboient au passage des gens mal coiffés.

– À chaque coup qu'il tire, le canon recule comme effrayé par ce qu'il vient de faire.

– L'inconvénient des dictionnaires encyclopédiques est qu'ils sont remplis de gravures de bacilles.

– Le matelas est plein de nombrils.

– Ce que l'aurore a de mieux, c'est de tout ignorer du jour précédent.

– Le violon est peut-être un Stradivarius, mais l'archet et le bras sont d'une époque bien pire.

– Le chameau a sa pomme d'Adam sur le dos.

– C'est parce qu'elle est arc et flèche à la fois que l'hirondelle vient de si loin.

vendredi 5 janvier 2018

Membres à la carte


Alors que, par ailleurs, et bien entendu à juste titre, nous faisons des pieds et des mains pour instaurer dans notre monde sublunaire une sourcilleuse égalité, je me demande par quel prodige, quelle étrange distraction, nous tolérons encore que nos bras et nos jambes soient discriminés en membres supérieurs et membres inférieurs.

jeudi 4 janvier 2018

L'adieu à Honoré (ce n'est qu'un au-revoir)


On va encore répétant – pont aux ânes – que les romans russes se caractérisent par la prolifération sans mesure des personnages qui les peuplent. D'abord, je pourrais dans le quart d'heure vous citer quatre ou cinq grands romans russes dont ce ne serait nullement la caractéristique ; admettons cependant. Mais à côté des Paysans de Balzac, livre tout juste achevé entre réveil et aurore, même La Guerre et la Paix de Tolstoï, Les Démons de Dostoïevski ou Les Golovlev de Saltykov-Chtchtédrine font presque figures de drames intimistes ! Les Paysans est vraiment un extraordinaire roman : la prolifération des personnages, le grouillement de la vie, l'enchevêtrement des intrigues des uns et des autres au gré de leurs intérêts, tantôt divergents, puis convergents, avant de s'opposer à nouveau, la description précise des combines et des montages financiers, les luttes d'influence, les alliances, économiques, matrimoniales ou autres ; tout cela forme un ensemble proprement hallucinant, d'où se dégage finalement, avec une acuité inégalée je crois, le tableau de la chute inexorable non seulement de l'aristocratie mais aussi de la grande bourgeoisie foncière qui pensait se substituer à elle. Un maître livre, comme auraient dit mes confrères du XIXe siècle.

Et la question qui revient, chaque fois que je m'offre une brasse coulée plus ou moins longue dans le grand bain de La Comédie humaine : qui et quoi lire, après ça ? Tout à l'heure, j'ai enchaîné directement – après un café-cigarette tout de même – sur Cœur de lièvre, roman de John Updike, écrivain encore jamais lu. Le malheureux Américain a sans doute pâti excessivement de l'ombre du géant car, après cinquante pages, je l'ai remisé avec un discret bâillement ; conscient du tort que je lui ai sans doute fait, de la lutte à armes trop inégales dans laquelle je l'ai contraint de s'engager, je lui accorderai une nouvelle chance d'ici une semaine ou deux. Depuis, c'est une romancière, elle aussi américaine et elle aussi non lue encore, qui se mesure à la statue d'Honoré : Joyce Carol Oates, Nous étions les Mulvaney. Pour l'instant, elle semble décidée à s'en tirer ; les frêles dames ont parfois de ces ressources insoupçonnées ; Honoré reste sur son quant-à-soi.

lundi 1 janvier 2018

Les petits fantômes d'Honoré



Balzac a, dans ses romans, une petite manie qui, aux yeux du lecteur novice, peut paraître étrange ; amusante ou agaçante selon le cas et les dispositions d'esprit. Elle consiste, cette manie, à établir des comparaisons qui ne permettent en aucune façon de comparer quoi que ce soit. Je vais prendre un exemple tiré du Curé de village, tout juste achevé à l'heure où j'écris (dimanche matin). Balzac nous présente un certain Clousier, ancien avocat de Limoges devenu juge de paix (Balzac écrit : juge-de-paix) à Montégnac, Haute-Vienne, où se déroule le roman. Son portrait d'environ une page se termine ainsi : « Son teint coloré, son embonpoint majeur eussent fait croire, en dépit de sa sobriété, qu'il cultivait autant Bacchus que Troplong et Toullier. »

Mais qui est Troplong ? Et qui Toullier ? S'agit-il d'un duo de compères ? Ou, inconnus l'un à l'autre, forment-ils seulement les deux faces de la même médaille éthylique ? Bien renseigné qui pourrait nous le dire. Devant cette bizarrerie – et la Comédie humaine en compte des centaines du même genre –, le lecteur moderne se dit que, sans doute, il devait s'agir d'ivrognes célèbres dans les années 1840, dont se sont effacées ensuite les traces violâtres qu'ils laissèrent derrière eux. Mais depuis quand un simple intempérant atteint-il à la célébrité pour son intempérance même, y compris en son époque d'existence ? Troplong et Toullier eussent-ils été des pochtrons d'anthologie pour les Parisiens, comment auraient-ils pu servir de points de référence à un lecteur de Brest ? À une dévoreuse de Varsovie ? 

Bien sûr, pour nous autres, il y a la tentation Google : frappons Troplong et Toullier dans la petite fenêtre oblongue, on verra bien ce qui sort… C'est à quoi il est nécessaire de résister. Il me semble hautement préférable que ces Castor et Pollux œnophiles demeurent ce qu'ils ont été durant quelques instants : deux spectres à la trogne fleurie, deux petits fantômes que la brise est déjà en train de faire s'évanouir au-delà des premiers monts de la Corrèze, et qui ne reviendront plus par ici. Ce furent amis que vent emporte…

dimanche 31 décembre 2017

Greguerías del domingo, 4


– En réalité, le téléphone a été inventé par le ramoneur lorsqu'il parlait à son compagnon par les conduits de cheminée.

– Les trains ont ceci de triste que les fenêtres de droite ne pourront jamais devenir des fenêtres de gauche.

– Certains rideaux de portes sont si courts qu'on dirait des rideaux de portes enceintes.

– La médecine offre de guérir dans cent ans ceux qui sont en train de mourir maintenant.

– Le plus difficile pour un cavalier est de rester en selle sur l'image de son cheval reflétée dans l'eau.

– Elle jouait avec une boucle de ses cheveux comme si elle parlait au téléphone avec elle-même.

– L'homme qui se marie essaie de résoudre son désir de femme en l'expiant.

– Le lion donnerait la moitié de sa vie pour un peigne.

– Si le paradis avait eu son photographe, la photo de mariage d'Adam et Ève aurait été une honte.

– Le ñ est un n renfrogné.

– Aller à la pêche est un apéritif généralement suivi d'un poulet au riz.

– La chauve-souris est une estafette cherchant en vain à qui remettre son message.